« Gotta light ? » (Saison 3, épisode 8)
S’est-on réellement remis de l’épisode 8 de Twin Peaks The Return, diffusé le 25 juin 2017 ? Intitulé « Gotta light ? », cet épisode presque central de la troisième saison a fait l’effet d’une bombe (sans mauvais jeu de mot) dans le monde de la télévision. Et non, ce n’est pas en raison de l’usage de son inhabituel et magnifique noir et blanc. Unique cas de flashback dans la constellation Twin Peaks sous sa forme cathodique (pour rappel, Fire Walk With Me nous plongeait dans les derniers jours de la vie de Laura Palmer) « Gotta light ? » parachute la troisième saison en 1945, un certain 16 juillet à White Sands, Nouveau Mexique, date du premier essai atomique. Une répétition avant les funestes Hiroshima et Nagasaki. Lynch fait d’ailleurs une référence à ce lugubre instant de l’histoire humaine en usant du « Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima » de Penderecki pour illustrer les images de l’explosion.
Cependant, plus qu’un simple flashback, cet épisode constitue pour la première fois une entrée dans l’Histoire pour le cinéma du réalisateur de Blue Velvet et Mulholland Drive, sublimes vases clos anachroniques, voire achroniques. « Gotta Light ? » est peut-être le plus important des épisodes de Twin Peaks, qui agit comme l’« origin story » de la série et révèle, en même temps, les intentions de The Return. L’explosion atomique, qui fait rentrer l’homme dans l’ère de la destruction de masse, provoque la création de Bob, figure du mal humain.
De plus, Lynch invite également le spectateur dans sa propre histoire. Né en 1946, il a grandi dans l’Amérique des fifties, coincée entre son excès de normalité et la peur panique de la bombe, ainsi que l’ombre menaçante d’une Troisième Guerre mondiale. On peut voir dans ces images superposant celles de la bombe, abstraites et informes, l’art Lynchien réduit à son aspect le plus primitif et minimaliste. L’épisode 8 marque une rupture définitive avec les deux premières saisons de Twin Peaks, en tirant un trait sur l’imagerie sérielle dont ces dernières s’inspiraient, et en mobilisant et créant son propre langage, à la croisée des arts musicaux, plastiques, expérimentaux et cinématographiques. Un remodelage qui confirme les directions prises par les épisodes précédents. Twin Peaks n’est désormais plus qu’un « Lynchland », cet essentiel et singulier miroir du monde.
A l’explosion atomique s’ajoute donc, en parallèle, une autre explosion, esthétique. Ou plutôt, la première explosion provoque la seconde. En effet, l’entrée dans le champignon via un hypnotique et lent travelling avant largue le spectateur dans une transe sensorielle, autant douloureuse qu’extatique. Une dizaine de minutes où s’enchaînent dans un maelstrom de visions chaotiques, déflagrations chromatiques et compositions conceptuelles.
Brutes et figurales, ces images sidérantes sont les matrices des images à venir, à la fois au sein de Twin Peaks, mais également dans toute l’œuvre de David Lynch. A la suite de cette cauchemardesque traversée du miroir, l’épisode fait encore un bond dans le temps, cette fois de 10 ans en avant, nous emmenant dans une paisible petite ville typique de l’Americana, au bord d’un désert. Une sorte de proto-Twin Peaks qui va se retrouver envahie par une horde de clochards-bucherons semant la panique et la mort. On le comprendra plus tard, il s’agit des êtres peuplant la Black Lodge, l’armée de Judy, entité mystérieuse qui aurait engendré Bob.
Une adolescente, s’effondre dans son lit à l’écoute du mantra diabolique prononcé par leur leader. Néanmoins, une créature rampante qui éclot d’une sphère au préalable créée par la White Lodge, puis tombée du ciel, s’introduit dans sa bouche laissée grande ouverte. Cette créature est la forme embryonnaire de Laura Palmer. Cette adolescente serait donc Sarah Palmer. Lynch et Frost organise donc une double naissance dans « Gotta Light ? », celle de l’amour et de la mort, indissociable dans Twin Peaks, incarnés par Laure et Bob.
A la fin de l’épisode, le démon bucheron s’engouffre dans les ténèbres nocturnes, les mêmes ténèbres qui l’avaient enfanté. Cette matière noire est consubstantielle aux passions exacerbées qui irrigue le cinéma de David Lynch. On la retrouve dans l’inquiétante forêt qui entoure Twin Peaks. Ou encore, elle est l’abîme dans lequel s’engouffre le héros schizophrène de Lost Highway. Ou bien, elle est le fond obscur de la boîte bleue de Mulholland Drive, qui avalera les rêves étoilés de sa tragique héroïne.
« Gotta light ? » répétée à de nombreuses reprises par le hobo monstrueux, phrase d’accroche hautement banale, devient source d’horreur chez David Lynch. Elle ensorcèle son interlocuteur pour mieux le piéger. Surtout, par le double sens du mot « light » (à la fois feu du briquet, et lumière), elle se révèle d’une sombre ironie. Evidemment, aucune parole ni geste est attendue en réponse à cette question cruellement rhétorique, car depuis l’explosion de la bombe, la lumière n’est déjà plus.

