« Les roches rouges » de Bruno Dumont : à hauteur d’enfant, un film qui voit grand

Sorti de la fresque médiatique de France puis de l’ampleur carrément intergalactique de L’Empire, Bruno Dumont resserre avec Les Roches rouges son dispositif à hauteur d’enfant, ici âgés d’à peine 5 ans. Sur la Côte d’Azur, ils sautent des rochers dans la Méditerranée, tandis que Géo, une petite tête blonde platine, découvre les premiers élans du cœur autant que les rivalités et amitiés troublées. C’est au cœur de ces décors nappés de soleil que le cinéaste instaure alors ses premiers jeux d’échelles, moins un chic esthétique facile qu’un moyen de retourner à son tour, par le caractère ludique de la matière, en enfance. On s’émerveille ici de la texture des roches escaladées, palpables à même l’écran, autant que des paysages vus de loin au fil de récurrents plans d’ensemble dont les teintes rosées exacerbées et les compositions très figées ne cessent de rappeler la beauté doucement kitsch de quelques cartes postales croisées dans nos enfances. Le jeu en devient d’autant plus amusant et presque régressif dès lors que l’on saisit, au milieu de ces paysages pastels figés, la présence d’un train. Rythmant de ses sons stridents les virées au bord de la plage, il fait ici surtout office de motif répétitif, changeant ce décor en véritable petite maquette dont les mouvements paraissent immédiatement mécaniques, et d’autant plus fascinants.

Maîtrisé autant qu’enfantin, le dispositif des Roches rouges se fait alors sentir dans toute sa radicalité : il n’y aura ici pas de demi-mesure, particulièrement dans le choix des distances de prise de vue, puisque la vie en bas âge refuse catégoriquement cette notion. On colle ainsi très régulièrement les bouilles des jeunes protagonistes, isolés dans le flou de courtes focales qui déforment les perspectives. Artificiel pour certains, le geste est avant tout amusé, proche du plaisir régressif de la grimace, comme lorsque l’on regarde le petit Géo enfiler des lunettes de piscine trop serrées, alors moyen de rire sans jamais regarder de haut, dans la moquerie, mais de rire avec, dans toute la simplicité d’un jeu enfantin. Viennent pourtant régulièrement des plans, voire des séquences entières, où l’on ne peut observer l’action qu’à distance, et ce tout particulièrement pour les plongeons du haut des rochers, perçus à l’aune d’une caméra qui tangue au gré des vagues (dont le son exacerbé, à la façon de tous les autres, et des couleurs avec, décuple aussi les sens). Dumont saisit là les limites de son dispositif, emmené aux frontières du documentaire. Adultes, on ne peut que rarement saisir ce qu’est être enfant, du moins pas dans la matière, seulement dans des affects nostalgiques. Dumont n’oriente alors pas ses comédien.ne.s en herbe, mais les regarde de loin en train de piquer dans le coffre d’une voiture, de débouler en quad, ou de jouer avec un chien. C’est de toute façon ainsi, dans le geste d’un enfant qui tire le bras d’un autre ou les allers-retours permanents lorsqu’il s’agit de faire le moindre trajet, que la précision, sinon la vérité documentaire, rejaillit alors et bouleverse de nostalgie.

Là est, dans toute l’évidence de la formule, force aussi grande que rare des Roches rouges : les enfants agissent, jouent et sont de véritables enfants. Ils gesticulent, barbotent, bâillent, escaladent le moindre relief et se gamellent parfois, dans toute la physicalité qui leur est propre et que Dumont ne cherche ici jamais à masquer, jusque dans un court plan suivant Géo dans une rue descendante, alors titubant par la simple fébrilité de son corps dans ce monde. Plus encore, les dialogues fourchent parfois, refusent la fluidité en même temps que le montage qui hache les échanges, façon d’amorcer le geste total d’un film qui s’adapte perpétuellement à ses petits sujets. Quand on est enfant et amoureux, les moments de flânerie ne sont pas faits de small talk et autres tirades poétiques. Non, le futile n’existe pas, et il est à la fois tout dans leurs vies, une hygiène de vie qu’épouse le dispositif quasi documentaire du cinéaste, ne cessant ainsi de laisser libre cours à des accès de vérité imparables.

Une mouche qui se pose sur la joue de Géo, qui se débat alors en justifiant qu’il avait « ketchoz » sur le visage, sans doute au cinéaste qui l’accompagne derrière la caméra : c’est dans cette désacralisation du fictif qu’est toute l’émotion du métrage. « Jouer » prend alors un double sens, puisque l’on s’amuse ici autant que l’on imite les adultes dans leur façon d’agir, tout en ne pouvant que balbutier par manque des codes de langue, construisant tout naturellement un discours méta sur le cinéma. Transposer des gestes et séquences traditionnellement adultes suffit à faire rire, puis toucher, de ces virées en quad presque slapstick à ces corps chahutés par les vagues, en passant par l’escapade à deux devant le coucher de soleil. Quand bien même les mécanismes adultes (à commencer par la jalousie) déteignent et laissent sentir qui domine, jamais le monde n’est trop grand tant le cinéaste adapte le tempo et l’ampleur du récit à ses personnages en chaque point. D’aucuns diraient qu’il ne se passe rien. Grave erreur, il se passe ici des affaires d’enfants, tout aussi grandes. Porteur d’un regard enfantiste rare, Bruno Dumont n’impose alors pas une poétique adulte sur ses sujets, il en saisit la beauté propre, ici celle du saut. Une action banale, quête fugace de sensations immédiates que l’on peut répéter jusqu’à plus soif, pourtant porteuse d’un sens profond magnifique, celui de la logique qui sous-tend toutes les actions enfantines. Tomber amoureux, c’est ici échanger un bref bisou sur la joue, puis repartir s’amuser tout de suite, quitte à dire avoir une nouvelle amoureuse cinq minutes plus tard parce qu’on lui a tenu la main. Tout est passager (et de fait empreint d’une certaine mélancolie au final), mais pourtant exacerbé jusqu’au vertige, ne serait-ce que dans ces jeux d’échelle entre corps minuscules et édifices rocheux démesurés. Un rien impressionne et devient merveilleux.

Rigoureusement anti-théorique, le long-métrage ne cesse pourtant de laisser émerger les questions et les projections, façon effet Koulechov géant. Comment ne pas voir dans ces petits garçons qui sautent de plus en plus haut pour impressionner leurs prétendantes puis finissent par se battre les germes d’une hubris masculine toxique une fois adultes ? Plus encore, il se dégage du choix du prénom de Géo autant que de sa tendance à toujours explorer plus de terrain, toujours plus haut, l’idée d’un geste toujours conquérant, du sol et des terres comme des autres individus. Tout cela est-il reproduction logique d’enfants délaissés par des figures parentales absentes, ou bien toxiques et négligentes lorsqu’elles apparaissent, ou bien la projection de nos regards d’adultes ? Dumont touche ici précisément car il ne tranche jamais la question et préserve l’enfance dans un écrin de générosité. L’appel est lancé, libre à chacun de retomber ou non en enfance.

23 septembre 2026 en salle | 1h 30min | Drame, Romance
De Bruno Dumont | Par Bruno Dumont
Avec Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski

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