« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la terreur (Ted Kotcheff, 1971) turc, Emin Alper envoyait un procureur intègre, raide comme la justice qu’il représente, se confronter à ses contenus refoulés dans un coin de campagne accablé par la sécheresse. Chargé d’étudier l’impact environnemental du forage auquel la ville se livre pour s’approvisionner en eau, puis de légiférer en conséquence, il est chaleureusement reçu par le maire – si chaleureusement, en fait, que c’en est menaçant. Le dîner de bienvenue, généreusement arrosé de raki, se place sous le signe de la camaraderie passive-agressive dont les hommes puissants, corrompus et dotés d’épaisses moustaches, ont le secret. À mesure que le taux d’alcool dans son sang de citadin s’envole, le petit procureur voit la soirée lui échapper… et c’est le black-out. Si l’on considère – c’est mon cas – qu’être privé d’eau durant une gueule de bois carabinée, par temps caniculaire, relève de la torture, alors Burning Days, en infusant tout ça dans un épais jus de masculinité toxique, est un film d’horreur d’une efficacité redoutable.

Et déjà, Alper traite là des vices des hommes et de l’ivresse du pouvoir, mettant son sens évident de la mise en scène au service d’une atmosphère ambigüe qui flirte régulièrement avec le genre. Un projet que Salvation (2026), à bien des égards, prolonge. Le film relate l’ascension sociale de Mesut, un homme fruste et taiseux qui vit dans l’ombre de son frère – et leader de la communauté – Ferit et avec la conviction paranoïaque que sa femme, enceinte jusqu’aux yeux, lui est (ou a été) infidèle. Alors que le retour inattendu d’un clan exilé du village « du dessous » ravive avec ceux « du dessus » une querelle de voisinage vieille de plusieurs décennies, les méthodes mesurées de Ferit ne convainquent plus. C’est vers Mesut, dont les harangues enflammées et les visions prophétiques impressionnent, que se tournent les villageois. Une des femmes du village – Fatma : le nom n’est pas accidentel – dont la terre qu’elle cultive menace de lui être retirée par ses propriétaires, et ayant donc tout intérêt à provoquer ce conflit, susurre à l’oreille de ce nouveau leader des affabulations érotiques impliquant sa femme et le chef de clan rival. C’est cette rengaine empoisonnée qui, en venant pallier le silence de Dieu et alimenter les délires pseudo-prophétiques de Mesut, motive la croisade punitive dans laquelle il entraîne sa communauté.

Avec Salvation, Emin Alper compose à nouveau une atmosphère chargée, un cocktail explosif fait ici de luttes de pouvoir, de mysticisme volatile et de fantasmes psychosexuels refoulés. Moins nuancé et subtil que Burning Days, le film tend cependant à s’essouffler dans des intervalles trop bavards : les monologues exaltés mais répétitifs de Mesut, plutôt que de capturer la transe dans laquelle il entraîne ses ouailles, ont pour effet d’altérer le rythme du récit et de le figer dans un didactisme un peu grossier. Pourtant, Alper y ménage des effets dont on regrette un peu qu’ils restent (trop) confinés aux marges du récit et de la conscience des personnages, venant remplacer les flashbacks fiévreux de Burning Days. Car c’est dans ce registre que les fables sociales et politiques d’Alper s’expriment avec le plus d’éloquence, et que Salvation atteint ses points culminants. Des visions entêtantes et peuplées de figures quasi mythologiques – les bergères jumelles, méprise tragique autant que doubles annonciateurs d’un sort funeste, le somnambule traînant sa boîte de conserve dans les rues escarpées du village, l’émissaire muet – qui parcourent la ligne de crête entre fantasme et réalité, brouillent la distinction entre les deux, confondent les personnages… Et finissent par les conduire, inexorablement, à leur perte.

2 septembre 2026 en salle | 2h 00min | Drame
De Emin Alper | Par Emin Alper
Avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman
Titre original Kurtuluş

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