Le démon des armes, de Joseph H. Lewis (1950)
La plupart du temps, Gun Crazy, de Joseph H. Lewis, réalisé à la fin des années 40 et sorti au début des fifties, est présenté comme un modèle de série B. On oublie de dire qu’il s’agit d’un très bon film noir, peut-être le plus ténébreux de tous. En compagnie de Bonnie et Clyde avant l’heure, il relate une histoire d’amour fou, au sens le plus surréaliste, qui démarre dans un univers matériel (une maison de redressement) et bifurque vers la mise en abyme (le spectacle dans le spectacle) avant l’abstraction (toute la dernière partie expiatoire aux accents fantastiques). Le ton est très original pour l’époque. Au-delà de ses prouesses techniques, Gun Crazy s’inscrit dans une veine néoréaliste chère à Dassin et autres Henri Hathaway (à savoir allier les règles de la dramaturgie à un contexte quasi-documentaire) et subjugue par la puissance passionnelle – et donc émotionnelle – d’une histoire incandescente où l’environnement naturel reflète les émotions indicibles des personnages. C’est une aberration que ce grand film reste méconnu. A dire vrai, il souffre d’une réputation sulfureuse de petit canard. Pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il provient d’une société de production indépendante dirigée par les King Bros, à savoir Maurice et Frank, deux anciens gangsters ayant fait fortune dans le racket des machines à sous à Los Angeles et qui depuis ont utilisé cet argent colossal pour faire du cinéma en produisant des films de gangsters comme Dillinger, de Max Nosseck et The Gangster, de Gordon Wiles. La seconde, c’est la généalogie louche du projet. Le script, rédigé par MacKinlay Kantor, l’auteur de la nouvelle originale, et Millard Kaufman (en vérité, Dalton Trumbo). Mais aussi la manière dont le film a été – mal – distribué. A l’époque, la Métro-Goldwyn-Mayer, emballée par le résultat, avait proposé de racheter Gun Crazy pour un million de dollars en précisant bien qu’elle voulait occulter le nom des frères gangsters au générique. La condition était alléchante mais la MGM aurait dû se douter que les gangsters ne plaisantent pas et, surtout, ont tendance à être susceptibles. Finalement, United Artists se contentera de faire du sale boulot en ne cherchant pas à défendre le film au moment de sa sortie. Il faudra compter sur une poignée de cinéphiles dont faisaient partie Godard et Truffaut pour le réhabiliter à sa juste valeur.