L’ultime razzia, de Stanley Kubrick (1956)
Ce serait faire preuve d’un aveuglement têtu que de concevoir chacun des films de Stanley Kubrick comme l’apothéose d’un genre. La renommée dont disposent la majorité d’entre eux prête pourtant à avérer un tel énoncé. Shining (1980), reconnu par bon nombre comme un des sommets du cinéma d’angoisse, Les Sentiers de la gloire (1957), Full Metal Jacket (1987), perçus comme des chefs-d’œuvre du film de guerre, et Docteur Folamour (1964), immense film absurde, forment quelques uns des exemples les plus éloquents sur le génie de Kubrick dans le cinéma de genre. S’étant essayé aux genres les plus divers (du film d’amour au film de science-fiction), Kubrick a également réussi l’un des films noirs les plus emprunts d’un regard singulier. Le Faucon maltais (1941) de Huston ou même Le Grand sommeil (1946) de Hawks sont certes des classiques parmi les films noirs mais ils ne disposent pas d’un baroquisme aussi vertigineux que L’Ultime razzia (1956). Dans un hippodrome jonché par des tickets de pari et à la lumière d’un appartement rabougri se trame le complot d’un hold-up. Rien de bien extraordinaire dans le postulat du récit si ce n’est l’énième utilisation d’une rengaine du genre (un hold-up se déroule) qui vise à donner du souffle au film par sa seule narration. En rendant simultanées les actions par une ingénieuse articulation du temps, Kubrick élabore le film comme une œuvre qui se déroulerait en direct, en présence même de notre regard. L’hystérie douce et pétrie de mystères qui habite les personnages de Kubrick n’en est, dans ce film noir, qu’à ses premiers balbutiements. Cette audace avec laquelle le cinéaste traite le genre fait toute la chair de l’œuvre et lui confère un goût délicieux, ironiquement complexe. La femme, personnage-objet du film noir (genre foncièrement masculin comme le western), tient la place du marionnettiste. Elle commande dans sa sournoiserie les faits des hommes et rend caduque la tentative de hold-up. La raison autodestructrice, sujet de fascination chez Kubrick, trouve son incarnation dans la silhouette d’une femme. Un film noir où la femme occupe le rôle de démiurge et dans lequel transparaît le regard d’un cinéaste aussi prononcé que Kubrick ne peut-être qu’un grand film noir.