Le documentariste Chuck Smith venait de réaliser Barbara Rubin and the Exploding Plastic Underground (2018) sur la cinéaste proche (entre autres) du Velvet Underground lorsque Ed Sanders, le fondateur des Fugs est venu le voir en lui disant qu’il était le plus compétent pour réaliser un film sur le groupe. Smith espérait sortir des années 60, mais il a accepté, flatté par la confiance qui lui était faite. Le sujet en lui-même était stimulant. Tout le monde a entendu parler des Fugs en tant que pionniers du rock underground et contestataire, mais personne ne pourrait citer un titre du groupe trop atypique et polymorphe pour avoir du succès.
Autour de trois membres fondateurs, Ed Sanders, Tuli Kupferberg et le batteur Ken Weaver, le groupe a enregistré quelques albums avec la collaboration d’instrumentistes nombreux et parfois prestigieux, mais qui ne sont jamais restés longtemps, soit par frustration musicale, soit parce qu’ils avaient du mal à s’intégrer dans les spectacles qui relevaient autant de la performance musicale que du théâtre. Avant d’être musicien, Sanders était poète, écrivain, libraire (Peace eye dans l’East village), et éditeur de magazines alternatifs. Avec Tuli Kupferberg, poète et révolutionnaire affirmé, ils militaient activement contre la guerre du Vietnam, tandis que leurs textes prêchaient une libération de la parole et des comportements dans tous les domaines, y compris sexuel, ce qui leur a valu des reproches venant de tous les côtés. Ils sont restés très actifs pendant la deuxième moitié des années 60 avant que Sanders ne décide de dissoudre le groupe, fatigué de l’énergie nécessaire à la gestion d’une telle entreprise.
Au cours des décennies à venir, Sanders cherchera à ressusciter épisodiquement le groupe, mais le film s’arrête au début des années 70. Chuck Smith n’avait pas la tâche facile, parce qu’il existait très peu de documents sur les Fugs, notamment des enregistrements de concerts. À force de recherches, il a pu trouver suffisamment d’images pour illustrer ce qu’il voulait, et a recouru avec parcimonie à l’animation, notamment pour évoquer la tentative de faire léviter le Pentagone en 1967. Surtout, il a pu recueillir les témoignages de deux des membres survivants du trio original, l’aîné Tuli étant mort en 2010 à l’âge de 86 ans. Ed Sanders avait déjà écrit une autobiographie, et avait donc un discours bien rôdé que Smith cherchait à éviter. C’est pourquoi il l’a cuisiné jusqu’à obtenir des réponses spontanées et fraîches. De la même façon, le batteur Ken Weaver dit des choses étonnantes et inattendues. Sa haute taille et son allure agressive intimidaient, tout en cachant une personnalité secrète et meurtrie. Devant la caméra, il raconte son enfance infernale qui a culminé le jour où son beau-père alcoolique a battu sa mère à mort, sous ses yeux.
La carrière des Fugs est aussi évoquée par des témoignages de proches. Parmi eux, Lenny Kaye, guitariste de Patti Smith et historien, est un commentateur particulièrement compétent. Un des premiers bassistes, John Anderson (qui est devenu une femme et se fait dorénavant appeler Jackie), raconte comment sa participation a été interrompue par son incorporation involontaire pour aller au Vietnam. À son retour, ses anciens compagnons ne l’ont pas réintégré, lui reprochant de n’avoir pas refusé la conscription. Ce qui n’est pas dit dans le film, c’est que Kupferberg avait proposé sans succès à Anderson de le faire passer au Canada, tandis que Sanders avait bourré Anderson de drogues pour le faire réformer comme junkie, mais ça n’a pas marché.
Un autre témoignage vient des Crumb, et en particulier d’Aline Kominski-Crumb, qui raconte (six mois avant sa mort) à quel point elle avait été stupéfaite lorsqu’elle les a découverts pour la première fois sur scène, par leur capacité à pousser les limites. Par la suite, elle est devenue amie avec eux, en particulier avec le batteur Ken Weaver. Après la dissolution du groupe, celui-ci n’a jamais cessé de s’exprimer dans différents médias, écrivant notamment des livres, dont l’un (Crude oil) qui décrit les idiosyncrasies du parler texan, a été illustré par Crumb. Les éditions originales s’arrachent à prix d’or. Aujourd’hui, Weaver vit en France avec sa compagne dans le même village que les Crumb. Une autre intervenante est Penny Arcade, qui prend du recul pour commenter les particularités des Fugs. Ils étaient en guerre contre la guerre et l’ordre établi, mais aussi contre la pruderie, parce qu’elle favorise l’intolérance, le racisme et l’homophobie. À propos de leurs textes considérés comme sexistes, Arcade fait très justement remarquer que leurs intentions sont en réalité féministes, prenant pour exemple la chanson Supergirl, dont elle désamorce l’ambiguïté. C’est une mise au point bienvenue, qui rappelle que les Fugs étaient des pionniers, jusque dans leur façon d’être attaqués par ceux (et celles) qui auraient dû les soutenir.
| Avec : Penny Arcade, Lenny Kaye, Ed Sanders, Chris Stein, Robert Crumb… Scénario : Chuck Smith Photographie : Andy Bowley Montage : Chuck Smith Musique : The Fugs Production : Chuck Smith |



