The Divine Comedy ouvre A Short Album About Love par ce morceau qui ne dure que 3 minutes 31 mais semble vouloir contenir une comédie musicale entière. Sorti le 10 février 1997 chez Setanta Records, dix mois seulement après Casanova, le mini-album en constitue en quelque sorte le versant amoureux : après les jeux de séduction, les personnages et les lubricités de son prédécesseur, Neil Hannon entreprend de regarder l’amour avec une solennité nouvelle, sans pour autant renoncer à son goût du décalage. Pour donner à cette nouvelle ambition les dimensions qu’il estime nécessaires, il réunit son groupe et le Brunel Ensemble, une imposante formation orchestrale, et enregistre les sept chansons le 20 octobre 1996 au Shepherd’s Bush Empire de Londres, pendant les répétitions d’un concert, avec un studio mobile.
Pas de public, donc, mais la sensation d’une musique qui se prépare à entrer en scène et qui, déjà, déborde de partout. Les arrangements de Joby Talbot, alors l’un des collaborateurs essentiels de Hannon, installent immédiatement cette démesure. Des cors sombres et un piano presque hésitant ouvrent le morceau, puis la guitare acoustique entre dans la danse, avant que cordes, cuivres et percussions ne viennent épaissir progressivement le tableau. La chanson ne cesse alors de prendre de l’élan, comme si chaque nouvelle couche instrumentale refusait de laisser la précédente retomber. C’est vraiment une construction en accélération permanente : en moins de trois minutes trente, Hannon transforme une chanson d’amour en petite machine orchestrale lancée à pleine vitesse. Au-delà de ce gigantisme musical. Il vient surtout de l’écart entre cette orchestration presque grandiose et la manière dont Hannon chante. Sa voix de baryton, légèrement tendue, reste proche de la conversation, comme s’il racontait à quelqu’un, tranquillement, l’état dans lequel l’amour vient de le mettre. « Désespérément, incontrôlablement heureux », comme il le chante. Chaque couplet commence ainsi par ce petit « hey » presque désinvolte, avant de repartir vers une exaltation de plus en plus absolue. Puis le chanteur fait entrer le monde extérieur dans cette bulle sentimentale, avec une logique délicieusement égoïste : l’humanité peut bien récolter ce qu’elle a semé, tout peut bien s’effondrer autour de lui, cela n’a finalement aucune importance tant qu’il est avec celle qu’il aime.
Musicalement, In Pursuit of Happiness donne surtout l’impression de devenir trop grand pour sa propre durée. Le piano accélère, la guitare acoustique gagne du terrain, les cordes et les cuivres soulèvent progressivement la chanson, tandis que les percussions et le xylophone lui donnent cette nervosité presque fébrile qui empêche l’orchestre de s’installer dans une simple posture de majesté. Le morceau n’ajoute pas de l’orchestre à une chanson pop : il pense directement en termes de montée, de mouvement et de débordement. Le Brunel Ensemble réunit ici cordes, bois, cuivres et percussions, sous la direction de Christopher Austin, tandis que Joby Talbot tient le piano et signe les arrangements orchestraux. Le résultat possède quelque chose de profondément cinématographique, mais sans jamais donner l’impression de chercher l’effet pour l’effet : derrière les violons qui s’envolent et les cuivres qui viennent gonfler le cadre, il reste toujours cette chanson d’amour, presque embarrassée par la taille qu’elle est en train de prendre. Capté en une seule journée, dans un théâtre transformé en studio pendant les répétitions, il conserve la nervosité et l’élan d’un spectacle tout en bénéficiant d’une précision d’enregistrement. In Pursuit of Happiness est une chanson sur le bonheur qui laisse constamment passer l’ombre de la catastrophe. L’apocalypse devient une donnée extérieure, le bonheur une affaire privée.


