Culte des années 2010 : Big Black Delta – « Dreary Moon »

Avec ce très beau Dreary Moon, Jonathan Bates montre qu’il sait aussi troquer la déflagration électronique contre une forme de romantisme mélancolique. Chanteur et bassiste de Mellowdrone pendant près d’une décennie, musicien ayant également tourné avec M83, Bates lance Big Black Delta comme un projet solo au début des années 2010, après qu’Alessandro Cortini, ancien membre de Nine Inch Nails, lui a fait découvrir les possibilités de la création musicale sur ordinateur portable. Sorti en 2013 sur le premier album éponyme de Big Black Delta, Dreary Moon arrive presque comme une éclaircie après les synthés saturés, les basses massives et les voix transformées qui caractérisent une grande partie du disque. La chanson commence doucement, avec une guitare acoustique claire et quelques cordes qui semblent flotter autour d’elle. Bates chante sans distorsion, avec une voix calme et fragile. Puis les claviers apparaissent, légers, presque scintillants, pendant qu’une batterie discrète accompagne le morceau. Après une courte pause instrumentale, Morgan Kibby rejoint Bates pour un duo qui donne à la chanson une ampleur nouvelle, comme un duo, un couple qui raconterait une histoire dont on ne sait si elle commence ou se termine.

La voix de Bates reste au premier plan, sans effet spectaculaire. Quand Kibby entre à son tour, les deux voix se répondent et donnent au morceau une sensation plus large, presque comme si la chanson quittait peu à peu une chambre pour s’ouvrir sur un paysage. Chanteuse, compositrice et musicienne américaine, Kibby est alors notamment connue pour son travail avec M83 et son projet White Sea. Sur Dreary Moon, sa voix apporte une seconde couleur, plus douce, qui transforme progressivement la chanson en véritable ballade à deux (mais une ballade presque chuchotée, sur le fil, pas du tout ostentatoire). Bates ne cherche pas une ballade parfaitement propre. Il aime au contraire les petites irrégularités et les sons qui semblent légèrement décalés. Il cite notamment les anciennes partitions de cordes des films français du milieu des années 1970 et les imperfections techniques des bandes de cinéma, lorsque les machines de projection faisaient légèrement varier la hauteur du son.

La naissance de Dreary Moon est à ce titre beaucoup plus simple que son atmosphère ne pourrait le laisser croire. Bates raconte qu’il était chez lui vers quatre heures du matin, après avoir bu du vin, lorsqu’il s’est mis à jouer de la guitare sans véritable intention. Il regarde alors la lune par la fenêtre et la trouve simplement « dreary », triste, terne, morose. Le titre est trouvé. Cette manière de penser la musique explique aussi le romantisme étrange de Dreary Moon. Bates dit associer les sons à des couleurs, des formes, des odeurs et des souvenirs, et reconnaît lui-même une forme de synesthésie. Une chanson simple en apparence, mais construite autour d’une idée très précise : faire entrer dans la musique la couleur d’un souvenir, la lumière d’une fenêtre, la solitude d’une nuit et cette lune triste aperçue à quatre heures du matin.

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