Culte des années 90 : Jay-Jay Johanson – « So Tell the Girl That I’m Back in Town »

En 1996, alors que Bristol a transformé la lenteur, le sampling et les voix de velours en nouvelle grammaire nocturne, un Suédois surgit avec une drôle d’idée : faire entrer la chanson de crooner dans les circuits de l’électronique, sans jamais tout à fait choisir entre le jazz, la pop et le trip-hop. So tell the girl that I’m back in town, deuxième morceau de Whiskey, premier album de Jay-Jay Johanson, paraît en 1996 chez BMG/RCA. Cinq minutes quatre secondes d’une chanson qui, sous son titre presque bravache, semble déjà revenir de quelque part. Whiskey ne compte que neuf titres, pour environ trente-six minutes, mais contient en miniature tout ce qui fera la singularité du Suédois : mélancolie, voix fragile, rythmiques ralenties, élégance cinématographique et goût des arrangements électroniques qui paraissent moins vouloir moderniser la chanson que l’installer dans une autre époque.

Le disque est pourtant né dans une relative improvisation. Johanson raconte qu’en 1994, alors qu’il envisage encore de travailler avec un petit groupe de jazz, il découvre Portishead, d’abord avec Numb, puis avec Dummy. La révélation est immédiate : il comprend que ses chansons peuvent trouver ailleurs leur forme définitive. Il commence alors à ralentir ses propres vinyles sur sa platine, à la recherche de cette pulsation plus lente, plus trouble, plus contemporaine. Son ami d’enfance Erik le rejoint et ils montent un nouveau groupe. Quelques mois plus tard, lors d’une fête d’anniversaire où ils jouent, un responsable de BMG est présent, demande à entendre une démo (qu’ils n’ont même pas) et les invite la semaine suivante à enregistrer dans le studio du label. Les trois premiers morceaux enregistrés sont The Girl I Love Is Gone, It Hurts Me So et So Tell the Girls That I Am Back in Town.

Ces premières démos deviendront, presque sans modifications, la matière de Whiskey. Dans ce contexte, So tell the girl that I’m back in town ressemble moins à un exercice de séduction qu’à une tentative de fabriquer un personnage. Johanson y adopte cette voix détachée qui deviendra l’une de ses signatures, mais il n’a pas encore la souveraineté du crooner qu’il semble vouloir incarner. Dans une interview à Release, il expliquera que, sur ce morceau, il essayait justement de chanter à la manière de Frank Sinatra. La posture est celle d’un homme qui revient, qui annonce son retour comme s’il devait provoquer un tremblement dans les rues et dans les cœurs ; la voix, elle, laisse filtrer quelque chose de beaucoup plus vulnérable. Le crooner est là, mais comme aperçu derrière une vitre. Il y a du cinéma noir dans cette manière de poser les mots, une élégance presque théâtrale, mais elle demeure traversée par une mélancolie qui interdit au morceau de devenir un simple pastiche rétro.

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