En 1997, Groove Armada, duo formé à Londres en 1996 par Andy Cato et Tom Findlay, deux DJs issus d’une culture de club où se croisent funk, soul, house et disco, s’exile quelques jours à Ambleside, dans le Lake District, avec un sampler et un clavier pour bricoler un album. Le groupe vient alors à peine de naître : Cato, tromboniste formé au jazz et ancien membre du Grimethorpe Colliery Band, et Findlay, passionné de funk, ont commencé par organiser des soirées à Londres sous le nom de « Captain Sensual at the Helm of the Groove Armada », avant d’abréger ce nom pour baptiser leur projet. Leur premier album, Northern Star, paraîtra en 1998 sur leur label indépendant Tummy Touch.
Le dernier jour, ils dénichent dans un bac à 50 pence une compilation de chansons des années 1950. Au milieu, Patti Page chante Old Cape Cod, morceau datant de 1957 fleurant bon les villages de la côte américaine. Le sampler ne pouvant en conserver qu’une dizaine de secondes, le duo prélève un fragment de voix et le prive de son contexte : de la chanson balnéaire, il ne reste qu’une apparition fantomatique. At the River commence dans cet écart entre une chanson très concrète et un souvenir devenu très flou.
Groove Armada ralentit un breakbeat jusqu’à lui donner cette démarche paresseuse, flottante, qui deviendra la signature du morceau, y ajoute une basse synthétique et surtout le motif de trombone d’Andy Cato qui avait emporté son trombone presque par accident, pour préparer un concert de jazz. Pour enregistrer l’instrument, faute de microphone, il transforme une enceinte hi-fi Alba en système de prise de son. Le trombone gagne alors une patine ancienne qui se marie avec la voix de Patti Page. Le morceau partage ainsi plusieurs traits avec le trip-hop qui s’impose au même moment dans les années 90 : breakbeats ralentis, sampling, basses profondes et goût pour les atmosphères mélancoliques. Mais, cela ne vous aura pas échappé, Groove Armada ne vient pas de Bristol !
At the River n’est pas à proprement parler un morceau de trip-hop : le duo est d’abord issu de la culture house et club londonienne, avec un goût marqué pour le funk, la soul et le disco. Le morceau se situe plutôt dans cette vaste constellation downtempo, ambient et chill-out qui se développe parallèlement au trip-hop. Soit cette musique électronique où l’on ralentit les tempos, étire les nappes, privilégie les basses et les textures et transforme le breakbeat en musique de contemplation, bonne pour le « chill-out » désigne d’ailleurs à l’origine très concrètement ces espaces aménagés à l’écart des pistes de danse, dans les clubs et les raves, où l’on vient reprendre son souffle. Des artistes comme Nightmares on Wax ou Kruder & Dorfmeister, et des compilations comme Café del Mar, participent à installer cette nouvelle bande-son de l’après-fête. C’est précisément là que le sas de décompression At the River trouve sa place. Anecdote anodine, mais peut-être pas tant que ça : au moment d’enregistrer At the River le 31 août 1997, Groove Armada apprend à la radio la mort de Lady Di. Cato se demandera dans une interview à The Guardian si cette nouvelle n’a pas contribué à la mélancolie du morceau… qui se révèle bel(le) et bien contagieuse.


