L’un des morceaux les plus sensuels de l’Art of Noise est né d’un projet qui voulait faire du bruit, beaucoup de bruit. Formé en 1983 dans l’orbite de Trevor Horn et de ZTT, le groupe réunit le programmeur J.J. Jeczalik, l’ingénieur Gary Langan et la compositrice Anne Dudley, avec Paul Morley pour la couche conceptuelle et Horn à la production. Leur arme : le Fairlight CMI, imposant ordinateur-sampler capable de découper, déplacer et réassembler le réel en matière musicale. Une technologie alors futuriste dont ils vont faire un instrument pop, passant du breakbeat à l’électro, du hip-hop aux collages sonores. Beat Box et Close (To the Edit) en exhibent le versant percussif ; Moments in Love, lui, en découvre le pouvoir de suggestion avec un échantillon orchestral confié à Jeczalik par Dudley, quelques notes trouvées sur le Fairlight, une cellule mélodique appelée à tourner jusqu’à l’hypnose. Selon Jeczalik, Paul Morley aurait baptisé le morceau Moments in Love en cours de route ; Dudley raconte que ce titre a contribué à lui donner sa direction.
Le morceau paraît d’abord sur Into Battle with the Art of Noise en 1983, puis sur Who’s Afraid of the Art of Noise? l’année suivante, avant de devenir un single en 1985. Dans sa version longue, il s’étire sur une dizaine de minutes : une pulsation minimale, des nappes qui se dilatent, des voix réduites à des textures, une mélodie qui ne progresse presque pas mais cette musique de la suspension gagne en profondeur à force de répétition. C’est ce qui fait de Moments in Love bien davantage qu’un interlude new age avant l’heure. Sa sensualité tient précisément au frottement entre la froideur clinique de la machine et la chaleur presque charnelle du résultat. Même la voix, créditée à Camilla Pilkington, semble moins chantée que dissoute dans le mix. Le Fairlight, qui pouvait découper une batterie ou une explosion en fragments, devient ici une machine à fabriquer du velours. Une façon très Art of Noise de rappeler que le studio n’est plus seulement l’endroit où l’on enregistre la musique, il est devenu l’instrument lui-même. Derrière les manifestes dadaïstes de ZTT, les pochettes cryptiques et le grand jeu conceptuel de Morley, Moments in Love révèle une intuition étonnamment simple : la technologie peut produire de l’intime, du désir : le ralentir, le fragmenter, le mettre en boucle jusqu’à le rendre presque abstrait.


