STÉPHANE DU MESNILDOT: «Écouter un morceau des Stooges ou voir un film de Zulawski, ça procurait la même sensation d’apocalypse.»
«Zulawski représente d’abord mes 14 ans, lorsque la plus grande excitation était de découvrir Bowie, d’acheter les livres de William Burroughs en 10/18 et de sécher les cours pour aller voir La Femme publique. Zulawski aurait voulu que L’Important c’est d’aimer s’appelle L’Orage (et on entend souvent dans le film le grondement du tonnerre) et c’est exactement ce choc climatique qui a bouleversé le cœur de mon adolescence. Écouter un morceau des Stooges ou voir un film de Zulawski, ça procurait la même sensation d’apocalypse. Je pense à la façon des acteurs d’aller à toute blinde, à la fois dans leurs corps et leurs dialogues. Le rythme convulsif des dialogues, presque chanté, est quelque chose qui n’a rien perdu pour moi de sa fascination. C’est aussi spécial que la voix blanche chez Bresson ou le jeu faux de Jean-Pierre Léaud. Dans La Fidélité, on reconnait très bien à l’oreille que Canet «chante mal» Zulawski alors que Pascal Greggory est absolument virtuose – comme s’il était né pour ça. Dans Cosmos, c’est parfait, comme un orchestre de chambre, avec des pointes de folie incontrôlables de Jean-François Balmer et Jonathan Genet. Il faudrait parler aussi de ces moments où une musique recouvre tous les sons, et où les acteurs sont comme possédés, les yeux écarquillés, la bouche ouverte en un début de schrei. Ils sont face à ce que l’on nommera, pour faire vite, le Mal. Il n’y a que chez Zulawski que l’on ressent ce genre de vertige. Sinon, le mercredi de la sortie de Cosmos, j’avais un article très important à finir, et j’en étais loin. 14h passe et je me dis qu’il faut que je sois sérieux et que je peux très bien voir le film le lendemain. 16h, j’ai de plus en plus de mal à me concentrer. A 18h, je suis bien sûr dans la salle, excité comme jamais. Encore une fois, j’ai séché les cours pour aller voir le Zulawski.
J’ai vu L’Important c’est d’aimer à 15 ans aussi, et ça me fait bizarre d’être maintenant plus âgé que ses acteurs et même son réalisateur. C’est un film qui reste très difficile émotionnellement à regarder. C’est comme si les personnages se frayaient un chemin à travers eux-mêmes, leur chair, leur sang, leur douleur, sans aucune transcendance mais avec l’idée que si l’on est honnête avec ses sentiments on peut arriver à se dire vraiment «Je t’aime». Possession serait peut-être mon préféré. Je crois qu’il est impossible de faire le tour de ses mystères et de comprendre totalement ce qui «possède» d’Adjani pendant ce film. A mon avis, elle est traversée par une magie chamanique très ancienne dont elle n’a aujourd’hui aucun souvenir. Dans sa folie, son désordre, ses excès, il y a dans Possession une forme de joie et d’insouciance. Il y a aussi cet humour ravageur que l’on retrouvera dans Cosmos (les chaussettes roses, l’amant cinglé d’Adjani, Sam Neil qui se chatouille la gorge avec une plume pour vomir). On va dire que Possession, comme Cosmos, appartient au registre du burlesque métaphysique polonais.» S.d.M.

