[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Buddy », « Hope », « Mum, I’m alien pregnant », « Tristes tropiques »… L’étrange bilan de cette 32e édition

Fidèle à sa vocation, cette 32ᵉ édition de l’Étrange Festival célébrait avec une ampleur inégalée en Europe un ensemble de modes d’expression, tous genres et sensibilités confondus, qu’on n’a pas l’habitude de voir dans les circuits de distribution habituels. On pourrait le qualifier de cinéma des marges pour le distinguer du cinéma mainstream, sans pour autant les opposer. Comme l’affirmait à juste titre Jean-Pierre Dionnet, ils sont complémentaires, le cinéma des marges ayant besoin pour s’affirmer de se positionner au-delà des balises du cinéma mainstream, tandis que celui-ci ne pourrait pas se renouveler sans le premier, souvent incubateur de nouveaux talents. D’autre part, ce qui fait l’attrait dans nos contrées de certains de ces films vient de leur relative rareté, alors que dans leur pays d’origine, ils dominent le box-office (c’était le cas pour les deux films d’ouverture et de clôture, qu’il serait difficile de qualifier d’indépendants compte tenu de leurs budgets considérables et très officiels). Il convient donc de relativiser.

Cette année a donné lieu une fois de plus à une profusion de propositions alléchantes, articulée selon une formule qui a fait ses preuves, et donne le choix entre différentes sections : compétition internationale, Mondovision qui dresse un état des lieux des différentes interprétations de l’étrange selon les régions, un panorama de nouveaux talents, une section documentaire, sans oublier les rétrospectives et cartes blanches. Dans l’impossibilité de tout voir, la rédaction a donné la priorité à la compétition, tout en essayant de piocher un peu partout. La grande quantité de titres laisse une impression de satiété, d’autant que les festivités ont été ouvertes et clôturées par deux formidables films qui élevaient très haut le niveau d’excitation : l’épique Le sabre des gardiens de Yuen Woo Ping, qui n’a rien perdu de son énergie à 80 ans, et le démentiel Hope de Nah Hong Jin dans sa version définitive, réduite de 20 minutes et complétée d’effets numériques. Reste un léger sentiment de frustration, étant donnée la qualité très inégale des films contemporains présentés. Il faut la prendre comme un indicateur de la production mondiale tout en espérant que l’année prochaine sera meilleure. À côté, les rétrospectives et cartes blanches, notamment la sélection impeccable de Philippe Vuillemin, rappelaient que les classiques frappent toujours par leur puissance intemporelle (Morse, Crumb…).

Typique de l’univers bizarre et addictif de Casper Kelly (Too many cooks), Buddy est une comédie noire située dans l’univers d’une émission télé pour enfants, un peu comme Pee wee’s playhouse, mais avec pour animateur une licorne imprévisible en costume orange. La disparition d’un enfant déclenche une enquête qui va et vient entre le monde réel et l’univers de l’émission. Évitant soigneusement la parodie et le second degré, Kelly réussit merveilleusement à donner réalité à un monde paradoxal et bariolé où les enfants en danger sont source de rire, mais le film perd un peu de mordant lorsqu’il évolue dans le monde réel. Précédé par sa réputation, Buddy a battu des records d’affluence (les deux séances étaient archi complètes) et a été l’un des favoris de la compétition.

Mum, I’m alien pregnant est une farce amusante autour du sexe et de la parentalité, remarquable pour ses partis-pris extrêmes qui lui ont valu (ainsi que son origine néo-zélandaise) d’être comparé aux premiers films gore de Peter Jackson. Sa réussite repose sur l’irréalité des situations, dont une clé se trouve dans les films d’animation japonaise que le personnage féminin regarde en cachette : ils mettent en scène des monstres extraterrestres dans des situations éminemment sexuelles, mais dont la nature non humaine ouvre un champ des possibles infini sans jamais s’exposer à la censure. De la même façon, Mum, I’m alien pregnant ne risque pas la qualification de pornographie, les interprètes ne dévoilant jamais rien d’explicite. L’obscénité est essentiellement dans les dialogues, ainsi que dans quelques effets à l’ancienne, trop exagérés pour être réalistes. C’est amusant, mais le duo Thunderlips (Sean Wallace et Jordan Miark Windsor) peine à surpasser les premières séquences irrésistibles. L’élan tombe un peu pour laisser la place à un discours gentiment convenu sur le consentement, la responsabilité, l’avortement et le partage des tâches. Mais en fin de compte, le pari de délivrer de la bonne humeur en usant de mauvais goût est largement réussi. Assez naturellement, le public lui a accordé son prix.

Tormento vaut probablement sa place en compétition à sa nationalité (mexicaine), et surtout au fait qu’il a cartonné dans son pays. Mais il faut une bonne dose d’indulgence pour se laisser prendre à cette histoire d’une employée de morgue rattrapée par le remords qui se manifeste sous forme de fantômes harceleurs. L’idée aurait donné un bon court-métrage, mais on a vite compris que les séquences qui répètent ad nauseam le même schéma ne servent qu’à allonger la durée jusqu’au format réglementaire. Ithaqua est une variation originale d’une légende indienne probablement motivée par la nécessité de renforcer le tabou lié au cannibalisme. Elle implique le Wendigo, un esprit s’emparant des humains qui, exposés à la famine, se sont laissés tenter par l’anthropophagie. La légende a inspiré de multiples films, dont le plus intéressant est probablement Vorace (Antonia Bird, 2001). Le Canadien Casey Walker en a tiré une allégorie qui, en associant la voracité au colonialisme, vaut à elle seule le déplacement. L’arrivée étrange d’une jeune Indienne dans un avant-poste de trappeurs au XVIIIᵉ siècle suscite l’organisation d’une expédition auprès de la tribu voisine pour enquêter et surtout rapporter de la nourriture. Mais en fait d’espoir, les trappeurs affamés ne trouvent que l’horreur. Si Ithaqua a pu susciter quelques réserves formelles, il vaut surtout pour sa substance, qui démonte le mécanisme de la prédation coloniale et de ses conséquences. La malédiction se manifeste sous la forme d’une addiction : plus le sujet mange de la chair humaine, plus il a faim. On a vite fait le lien avec le colon : plus il s’implante, plus il en veut. Le wendigo représente alors un instrument de justice immanente initiée par l’ordre cosmique pour rétablir l’équilibre, le prédateur étant victime de sa propre rapacité.

Bury the devil relève le défi de tourner un long métrage en un seul plan séquence, avec tout ce que ça implique comme cauchemar logistique, depuis l’écriture jusqu’aux répétitions. Il vaut mieux ne pas y penser en regardant le résultat, une sorte de train fantôme situé dans les couloirs d’une maison où une infirmière à domicile est chargée de soigner une retraitée frappée de démence. Sa mission se transforme en quête de survie face à la multiplication de manifestations terrifiantes. Le récit s’écoule avec une relative fluidité compte tenu des inévitables contraintes et limitations liées à l’exercice, mais la principale qualité réside dans l’approche frontale de la gestion de la peur, sans prétention ni second degré.

L’auteur singapourien Nelson Yeo a rassemblé une coproduction internationale (Taiwan, Allemagne, Indonésie) pour financer le budget (modeste) nécessaire à la réalisation de The house on the moon, tourné en deux semaines. Le projet se résume hélas à ses bonnes intentions, d’ailleurs explicitement exprimées lorsque le cinéaste cite The Blade de Tsui Hark et surtout Ashes of time de Wong Kar-wai comme principales influences. C’est assez manifeste à la vision de certains plans littéralement recopiés, mais là où Wong Kar-wai arrivait à faire résonner deux histoires en parallèle, il n’y a ici qu’une succession de vignettes incohérentes, faute de scénario. Le point de départ (deux amants légendaires se retrouvent de l’autre côté de la lune) évoque une tentative de rénover des mythes inspirés de traditions anciennes, mais l’auteur lui-même semble ignorer le sens de tous les symboles (le soleil, la lune, l’eau, la terre, le feu, les flèches…) qu’il assemble dans une grande confusion et en l’absence totale d’idée directrice. De mélanger les époques et les costumes n’arrange rien. La plupart des spectateurs sont sortis perplexes ou en colère.

Dans le même registre hermétique, l’Iranien A time in eternity est beaucoup plus réussi. C’est une méditation sur le deuil vécu par une veuve qui, tout en élevant sa fille et en évitant les avances insistantes de son beau-frère, n’arrive pas, plusieurs années après, à oublier son mari disparu en mer. Très sage et hiératique, le début est composé de tableaux qui mêlent réalité, souvenirs et fantasmes, jusqu’à un voyage à destination d’une cérémonie étrange qui libère une série de forces surnaturelles. Le film prend alors une dimension fantastique en enchaînant des images stupéfiantes et inédites qui méritent à elles seules le déplacement, même si le spectateur risque de se gratter la tête en cherchant à trouver une signification rationnelle à ce qu’il a vu.

Comme son titre l’indique, Kung fu est encore un film d’arts martiaux, réalisé comme un hommage, mais qui, probablement par excès de zèle, confine à la parodie. Deux lycéens acceptent d’apprendre les techniques du kung-fu à l’invitation d’un vieillard clochardisé. Leur parcours burlesque est ponctué de séquences outrancières qui confirment la vieille évidence : le mieux est l’ennemi du bien. Le Taïwanais Giddens Ko ne manque pas d’idées, mais il n’a pas le sens de la mesure ni de la hiérarchie, et l’excès général (trop de mouvements de caméras, trop d’effets, trop de montage, trop de gras dans les gags) finit par épuiser.

Avec Tristes tropiques, l’habitué Park Hoon-Jung (The Childe, 2023) plonge dans la noirceur et le nihilisme en imaginant cette histoire d’enfants tueurs élevés par le Maître, un ancien mercenaire qui a pris sa retraite après avoir massacré sa propre bande d’exécuteurs. Le scénario est assez classique : à la mort du Maître, l’équilibre est rompu, les rivalités ressurgissent, et une première provocation déclenche l’habituelle spirale de vengeances et de représailles, qui sont l’occasion d’une série de massacres artistiquement chorégraphiés. L’histoire est commentée en voix off par un sourd-muet toujours au cœur de l’action, tandis que la plupart des interprètes principaux, à l’exception d’une jeune Japonaise, délivrent en anglais leur texte qu’ils ont manifestement appris phonétiquement. D’habitude, c’est gênant, mais ici, le procédé semble délibéré : la diction robotique et dénuée de ressenti reflète l’état mental de ces personnages totalement déshumanisés. Ils sont des morts-vivants, comme le Maître le rappelle aux enfants qu’il a recueillis : « Sans moi, vous seriez morts, et même maintenant, vous êtes morts ». Cette noirceur totale qui imprègne le film prend une dimension élégiaque qui n’a pas échappé au jury Canal +.

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