[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Buddy » de Casper Kelly, cette licorne qui vous veut du bien… et surtout du mal

Souvenez-vous de Too Many Cooks, court-métrage Adult Swim en forme de parodie de générique de sitcom dérivant lentement vers le cauchemar total. Son créateur, Casper Kelly, à l’origine de quantité d’autres créations tout aussi passionnantes, s’empare cette fois des mignonnes mascottes toutes douces de shows pour enfants façon L’Île aux enfants, dont il entend évidemment pervertir tout l’univers. Sans doute la séance la plus attendue (et prisée) de cet Étrange Festival 2026, Buddy présente donc la mascotte éponyme, une gentille licorne orange qui apprend aux enfants à être heureux. Mais quand l’un d’entre eux refuse de participer, Buddy se contrarie et passe bientôt à la violence.

Diablement osé, le pari formel de Buddy est d’une réussite assez totale en ce qu’il esquive précisément le second degré. Ici, il fait assez peu de doute que l’émission présentée, quoique factice et rapidement propice à la dérive horrifique, pourrait tout à fait se glisser entre deux véritables émissions déterrées des années 90 sans éveiller le moindre soupçon. Le piège du parodique est ici minutieusement évité, précisément par le premier degré et le soin apporté à la patine de l’image, l’artisanat des décors et de nombreux objets parlants, autant que les transitions en cœur entre chaque séquence et les mimiques sur-enthousiastes des jeunes têtes blondes. Tout avance d’un seul pas, celui de la reconstitution précise, tandis que l’étrange naît du hors-champ de ces images intelligemment mises en scène dans la retenue. Dès lors, c’est parce qu’elle se construit comme une pure enquête pour enfants, toujours soumise aux codes formels de cet univers total, que la bascule vers l’étrange captive et amuse, jouant des codes qu’elle a elle-même posés. Le principe de générique est assez génial à cet égard, structurant les péripéties en épisodes et formant donc une boucle, voire une spirale descendante, dans une ironie assez réjouissante. Difficile donc de trouver quoi que ce soit à redire aux 25 premières minutes du long métrage, suintant de l’esprit Too Many Cooks que l’on espérait tant retrouver.

C’est logiquement dès qu’on le quitte que l’illusion de ce monde imaginaire saturé de couleurs prend fin. Sans en dévoiler la nature pour ne rien gâcher, il faut alors dire que l’on trouve dans une autre réalité un nouveau segment, voire un film, nettement plus classique. La mise en scène y est sobre, faite de compositions en miroir et de mouvements très lisses qui durent, laissant s’installer une question : où sommes-nous ? Difficile de le savoir, tant la transition avec les précédents lieux est brusque et contrastée, Kelly réitérant son goût pour les strates de récits propices aux nœuds dans le cerveau. Le mystère s’épaissit, mais peine à trouver le vertige, tant l’écrin, particulièrement dans l’écriture, semble alors quelconque. C’est là la grande limite d’un objet monstre dont le caractère chimérique ne sait parfois plus où donner de la tête entre ses multiples pistes et intentions.

On baigne certes toujours dans un artisanat visuel souvent sidérant, citant tour à tour Le Magicien d’Oz, Charlie et la Chocolaterie ou la facticité d’un Wes Anderson pour continuer de construire un univers flou, sans repères, mais il faut avouer que l’on y stagne. Pire encore, la monstruosité semble parfois le résultat de processus artificiels, particulièrement dans le long développement d’un personnage adulte qui ne sert finalement pas à grand-chose, sinon à amener un peu de sentimentalisme une fois le climax venu. Un choix étrange, alors symbole de la façon dont le vertige initialement promis s’estompe dans un tout engourdi par ses trop larges intentions. On pioche dans l’internet moderne, les arcanes du lost media, autant que chez Videodrome, mais on semble bien davantage les additionner que ressentir le caractère tentaculaire de ces univers.

Pour quitter cet aspect mascotte plus figuratif que plein, il ne faudra alors qu’attendre de revenir au sein de l’univers initial, plus vicié que jamais, et dont la radicalité formelle et narrative décuple alors le goût de l’étrange. On rit autant que l’on se laisse surprendre par des accès de glauque inattendu, sans jamais que les effets ne semblent pousser les curseurs au maximum, côté gore notamment. Là, enfin rattachés à des codes qui affirment leur caractère unique plutôt que d’amalgamer, s’ouvre enfin la porte d’un champ des possibles génial, une mise en abyme enfin à même de convoquer l’immensité labyrinthique des univers revendiqués. Au-delà même du Videodrome de David Cronenberg, difficile de ne pas voir une filiation aux deux derniers films de Jane Schoenbrun, I Saw the TV Glow et Teenage Death and Sex at Camp Miasma, lorsque le plaisir devant des objets nostalgiques devient source de trouble.

Du simple constat étrange que les enfants de ces TV shows sont toujours souriants et appliqués aux tâches qu’on leur assigne, il y a une brèche, dans laquelle mettre le doigt pour ouvrir grand la plaie. Se dessine alors, dans l’attachement étrange à cet univers aussi réconfortant que violent, une évidente parabole de l’emprise face aux violences, particulièrement celles faites aux enfants et aux femmes. Buddy n’est pas qu’une licorne psychopathe. Il agresse puis réconforte, façon de ne jamais écouter les enfants tout en conservant leur admiration. Le climax d’instabilité et d’emprise est permanent, le déni arrive bien assez tôt. Même devant la rébellion, Buddy se vante d’avoir appris tant de choses à ces enfants qui l’aiment, quand bien même quantité d’indices laissent à voir une éducation lacunaire, particulièrement sur leurs besoins primaires et leur corps. Toujours par touches disséminées derrière les couleurs pop, s’ouvre un regard finalement particulièrement touchant sur la mémoire, nostalgique comme traumatique, éclatant dans un final où, là, enfin, le vertige s’ouvre.

Avec : Delaney Quinn, Caleb Williams, Bennie Taylor, Cristin Milioti, Topher Grace…
Scénario : Casper Kelly, Jamie King
Photographie : Zach Kuperstein
Montage : Josh Ethier
Musique : Michael Yezerski, Shawn Coleman
Production : Tyler Davidson, J. D. Lifshitz, Raphael Margules, Tracy Rosenblum, Drew Sykes

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