NOS FILMS PRÉFÉRÉS DE 2020

GERARD DELORME

Je veux juste en finir de Charlie Kaufman
Après des années de silence, Charlie Kaufman est revenu sans prévenir sur Netflix avec un film dans lequel il semble révéler beaucoup de lui-même, tout en adoptant le point de vue déroutant d’une femme, en liaison depuis peu avec un homme qui l’emmène visiter ses parents. Derrière l’étrangeté dérangeante de cette observation d’un couple encore instable, il y a l’évidence d’une densité formelle et thématique avertissant que le film se laissera pas cerner au bout d’un seule vision. Le problème, c’est que plus on le revoit, plus le mystère s’épaissit, un peu comme Mulholland Drive dont chaque vision révèle de nouvelles perspectives. C’est à la fois plus simple et plus compliqué avec Je veux juste en finir, la clé du mystère étant contenue dans le livre de Iain Reid. En l’adaptant pour le cinéma, Kaufman a élagué quelques péripéties inutiles, et il a surtout développé le personnage féminin pour lui donner plus de réalité, aboutissant à un monument paradoxal de poésie dépressive.

Mank de David Fincher
En réalisant le vieux projet initié par son père, David Fincher ne pouvait pas manquer de déranger avec cette histoire inspirée d’une enquête de la critique Pauline Kael qui attribuait la paternité du scénario de Citizen Kane à Herman Mankiewicz, scénariste lessivé auquel Orson Welles a donné l’occasion d’écrire son meilleur script. David Fincher en fait une affaire personnelle, et règle ses comptes avec Hollywood par l’intermédiaire de son personnage qu’il soumet à une hypothèse intéressante: en écrivant ce script, Mankiewicz prenait une revanche non seulement contre le milliardaire William Hearst, mais contre tous ceux qui le prenaient pour une marionnette, y compris Welles. Naturellement, Mank a été mal compris, suscitant les réactions prévisibles de la part des sempiternels défenseurs de Welles, sans réaliser que Welles n’est pas le sujet. Derrière son apparence froide et austère (les mêmes reproches étaient faits régulièrement aux films de Kubrick), Mank est formidablement stimulant et prend de la valeur à chaque nouvelle vision.

Wicker man de Robin Hardy
Largement ignoré à sa sortie au début des années 70, le film de Robin Hardy bénéficiait d’une réputation légendaire, régulièrement entretenue par des connaisseurs enthousiastes, mais elle est restée confidentielle, malgré quelques tentatives de mises à jour comme le remake ridiculement inepte de Neil Labute en 2006. Il a fallu attendre Kill List, qui s’en inspire partiellement, pour voir l’influence de Wicker Man monter en puissance jusqu’à devenir une sorte de film matrice, un peu l’équivalent de ce que Vertigo a été dans son genre. Récemment, il est cité à répétition, depuis le clip de Radiohead Burn the witch, jusqu’aux récents Le bon apôtre, Midsommar, ou la série The Third Day. Du film lui-même, on gardait un souvenir vague qui se résumait à son folklore: les masques, le carnaval, le refus de l’autorité, l’obsession de la fertilité et la célébration de l’hédonisme dans une ambiance dionysiaque. Mais ces apparences séduisantes masquaient un sens beaucoup plus sombre et angoissant, qui explique peut-être la résurgence du film aujourd’hui: la perspective imminente de l’épuisement des ressources terrestres exacerbe le repli communautaire fanatique autour de croyances irrationnelles. Réédition de l’année.

The Third Day de Dennis Kelly et Felix Barrett
Bien que le projet principal s’articulait autour d’une performance centrale programmée en automne et devant servir de pivot à deux parties symétriques, l’une ayant lieu en été, l’autre en hiver, ce sont inévitablement les six épisodes «classiques» qui auront été les plus vus. Ils reprennent la plupart des éléments de Wicker Man: insularité, disparitions, culte païen, bacchanales, et la mini-série vaut moins pour ses péripéties un peu attendues que pour son atmosphère, qui culmine dans l’incroyable épisode 3 avec le personnage de Jude Law sous acide. Même si la performance elle-même, diffusée en direct le 3 octobre pendant douze heures, a ses adeptes inconditionnels, le résultat n’est pas tout-à-fait conforme aux espérances de ses auteurs, qui attendaient une foule de fêtards pour animer leur gigantesque happening. Le covid et les restrictions en ont décidé autrement, et l’événement s’est tenu sous la pluie, avec une assistance limitée à la troupe théâtrale venue de Londres pour organiser le chemin de croix de Jude Law.

Les 7 de Chicago de Aaron Sorkin
Covid ou non, 2020 aura vu le triomphe de Netflix qui proposait une offre riche en titres exceptionnels. Ce film en fait partie, évocation du procès truqué de sept contestataires qui n’avaient pas grand chose en commun sinon leur opposition à la guerre au Vietnam, mais que le pouvoir avait besoin de condamner pour l’exemple. Si Aaron Sorkin n’est pas Spielberg, sa mise en scène appliquée est largement rattrapée par son script dont la construction sophistiquée n’empêche pas une fluidité exemplaire, tout en offrant des occasions de performances exceptionnelles à ses interprètes, dominés par Mark Rylance dans le rôle de l’avocat rusé, et Sacha Baron Coen, presque trop bon pour être fidèle au vrai Abbie Hoffman. Une fois de plus, le cinéma américain affronte son histoire avec lucidité, et même si le film ne réparera pas les torts passés, il tombe à pic pour faire réfléchir au présent.

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