[LES PETITES MARGUERITES] Vera Chytilova, 1966

Imaginez Fight Club quarante ans avant en Tchécoslovaquie, avec deux filles délurées révulsées par l’état du monde et vous obtenez ce drôle d’objet parodique, tragique sans en avoir conscience. Bien avant A gun for Jennifer (Todd Morris, 98) ou même Singapore Sling (Nikos Nikolaïdis, 90), la réalisatrice Vera Chytilova, parangon d’une Nouvelle Vague du cinéma tchèque contrarié par les remous politiques du pays, a signé un objet abrasif: Les Petites marguerites où deux demoiselles de rien décident de multiplier les conneries pour rendre compte de l’absurdité d’un monde de merde et passent leurs journées de néant à aguicher de riches notables qui viennent déjeuner au restaurant. Rien que pour se foutre de leurs gueules. Hymne à l’anticonformisme qui célèbre le mauvais goût, les mauvaises actions et les mauvaises pensées orchestré par deux bouffonnes (dixit la réalisatrice Vera Chytilova). Entre nihilisme franc et parodie subversive, ce film surréaliste, psycho et psyché possède un discours qui se mord à la queue mais ne ressemble qu’à lui-même: un délire entre cinéma érotique et pop-art d’une grande liberté de ton comme si John Waters était à la réalisation et Jean-Luc Godard au scénario. Et que tous les deux parlaient la langue tchèque.

On ne connaît pas beaucoup la cinéaste Vera Chytilova. Et pour cause: Les petites margueritesreste son film le plus connu avec L’expulsion du paradis, tous deux réalisés dans les années 60. Elle appartient à cette Nouvelle Vague tchèque ayant permis la découverte de cinéastes majeurs comme Forman, Menzel, Schorm ou encore Passel. Et comme beaucoup d’entre eux, elle a connu des démêlés après l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie en 68. Avant, c’était l’Eldorado. Elle et ses confrères sortis de la faculté de cinéma étaient soutenus par les studios de Barrandov à Prague, dirigés par des écrivains proscrits qui leur laissaient une liberté d’expression somme toute relative. Après, c’est devenu l’ère de la censure. Miss Chytilova refuse de faire comme son camarade Milos Forman par peur de ne plus pouvoir faire les films qu’elle voudrait et surtout parce qu’elle tenait à témoigner de l’actualité brûlante en Tchécoslovaquie. Conséquence regrettable d’un tel choix: célébrée à l’époque et connue comme une cinéaste subversive, elle ne peut plus tourner pendant huit ans pendant toute une période de normalisation. Mais elle ne désespère pas et revient des années plus tard avec deux opus assez marquants mais inconnus ici: Le jeu de la pomme et L’après-midi bien tardif d’un faune. Tout un programme.

Revenons à ces Petites marguerites. Un film majeur qui se situe à mi-chemin entre le mouvement libertaire de la femme et les évènements révolutionnaires du Printemps de Prague. Idoine pour saisir l’état du pays à l’époque. D’autant plus idoine que son style récuse tous les effets à la mode et plaide pour les parti-pris les plus excentriques. Contrairement à tous ses petits camarades, la cinéaste n’use pas du sacro-saint réalisme ou même du «cinéma-vérité» européen en vogue pour dépeindre un monde à la dérive. Elle a recours à une forme ostentatoire, artificielle et maniériste (filtres colorés, montage expérimental) qui rappelle essentiellement le cinéma underground américain des années 60 (d’où l’influence palpable d’un style pop art US à la Warhol). Au centre de son récit, s’exprime le même mépris envers les conventions narratives. Elle prend comme personnages centraux deux femmes adolescentes fâchées avec l’existence qui répondent aux doux noms de Marie 1 et Marie 2. Deux nanas en avance sur le schéma Thelma et Louise ou en dans le sillage des Bonnes de Genet (les fameuses sœurs Papin qui ont inspiré tant d’opus allant de La cérémonie aux Blessures assassines) qui décident dans un Prague fantasmé et libertaire – et pourtant si oppressant – de tordre le conformisme et de tromper leur ennui existentiel. Jitka Cerhova et Ivana Karbanova, les deux actrices, incarnent avec l’élégance d’égéries queer (genre aujourd’hui Amanda Lepore) deux rebelles irresponsables et irrévérencieuses qui ne vont cesser de repousser les limites. Oui, elles sont dégénérées mais dégénérées because le monde est dégénéré. La vie perçue sous son angle ludique devient un jeu iconoclaste. Ce pourrait être nihiliste; ce n’est qu’absurde et méchant. On peut trouver ça très drôle aussi.

La réalisatrice l’assure: tout ce qu’elles font est fait de manière à se retourner contre elles car elles ajoutent à l’acte de destruction quelque chose que normalement elles ne feraient jamais. Sans en avoir l’air, c’est exactement la même démarche que les personnages de Fight Club où Fincher retranscrit la sève ironique du roman de Chuck Palahniuk où tous les actes sont sciemment tournés en dérision. A défaut d’avoir du Pixies qui arrache les tympans, la – génialissime – bande-son de Jiri Sllitr et Jiri Sust (deux compositeurs issus de la pop) contribue au bon fonctionnement de l’atmosphère déglinguée en amplifiant cette dimension absurde et drolatique. Souvent placées en insert, des images inattendues illustrent leurs noires pensées et servent à lier les scènes entre elles ou à signifier un changement d’état ou de lieu. Le film tourné avec les moyens du bord ne cherche pas tant à multiplier les coquilles visuelles qu’à essayer au maximum de proposer des idées bizarres avec économie. Ainsi, l’alternance du noir et blanc et de la couleur vient simplement du fait qu’à l’époque, l’équipe ne possédait pas suffisamment de pellicule couleur. Ce n’est donc pas un parti-pris formel; juste une envie farouche de faire du cinéma coûte que coûte.

Le film proche du patchwork à la sauce Stefan Uher, ouvertement sixties/seventies dans sa construction, rehaussé d’hyperréalisme allemand à la Richter, s’inscrit donc dans cette mouvance pop-art qui à l’époque a considérablement déconcerté. Il était pourtant en avance sur son temps et les modes. Il tient aussi du mouvement dada pour son rapport tacite à la politique en vigueur. Il suffit de rejeter l’un de ces éléments pour rejeter l’ensemble. Mais pour peu qu’on aime les expériences atypiques, l’objet ne se discute pas. A la fin du film, la cinéaste prévient: Les petites marguerites est dédié à ceux qui s’indignent uniquement quand on piétine leurs salades. Il préfigure aussi sans en avoir l’air tout le cinéma contestataire des années 70 dont le chef de file italien s’avère Marco Ferreri (difficile de ne pas penser à La grande bouffe dans sa capacité – déjà – à stigmatiser une société de consommation ou encore sa volonté de transgresser des tabous. Ceux qui portent au pinacle ce délire très amusant peuvent aussi reluquer du côté de Mes Nuits avec Alice, Pénélope, Arnold, Maud et Richard, de Frédéric Lansac où des femmes meurent après avoir découvert la jouissance ultime sur le fond de La grande bouffe. Et on peut même s’évoquer plus tard un cas comme Les idiots de Lars Von Trier qui n’est pas éloigné puisque des hommes et des femmes se comportaient comme des sots pour provoquer une société puritaine et bien pensante. Bref, prenez tous ces films et mélangez-les. Vous obtenez ce machin peu ordinaire sublimé par la photographie de Jaroslav Kucera qui ne s’est jamais fait bouffer par le temps qui passe.

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