Un soir, un homme et une femme perdent leur petite fille Garance (référence aux Enfants du Paradis, film préféré de Mocky), kidnappée par un mystérieux clown genre «Ça». Quelques jours plus tard, on la retrouve morte. Ellipse: Mocky nous emmène dix-sept ans plus tard. Le couple a eu d’autres enfants mais la douleur revient à chaque anniversaire de Garance. Cette année, plus que les autres. La femme (Jane Birkin, au visage brisé) ressent une angoisse, une présence, un signe… l’amenant à penser que, oui, sa petite Garance est toujours vivante. Autour d’elle, des événements irrationnels se produisent puis des meurtres. Les nuages deviennent de plus en plus bas, les amis de plus en plus louches, la menace de plus en plus proche. Paranoïa? Fantôme? Vivant? Conspiration? Dans une ambiance comme Chabrol les affectionnait (petit village, médiocrité des habitants, stigmatisation de la médiocrité bourgeoise) avec les digressions barges et la verve anticléricale inhérentes au réalisateur, Noir comme le souvenir, film tourmenté, hanté, parcouru par une petite musique enfantine résonnant comme une élégie funèbre, prend les atours d’une vengeance surnaturelle et contamine de façon obsessionnelle les personnages.
Réalisé au mitan des années 90, ce Mocky-là n’est pas comme les autres Mocky. Dans le supplément disponible sur l’édition dvd, le réalisateur-MOTEUR parle avec un esprit de sérieux d’un film endeuillé, à cause de la mort de Benoît Régent, décédé d’une rupture d’anévrisme le dernier jour du tournage et enterré dans le cimetière ayant servi au film. D’un bout à l’autre, le tournage a été éprouvant pour toute l’équipe: Mocky a attrapé une pneumonie et a failli y rester (il était couvert comme un bibendum) et personne n’avait franchement envie de se souvenir de ce film noir: l’atmosphère d’une ville suisse, déjà hantée par le mystère, encerclée par les bois, a permis de créer un dépaysement radical avec ses autres fictions. Pourtant, Mocky avait entre ses mains un scénario très substantiel, tiré du roman de Carlene Thompson. Loin d’être un défaut, l’apparente lenteur du récit est liée à la matière même de l’histoire: c’est une enquête policière au ralenti, dirigée comme une thérapie par plusieurs personnages tous aussi inquiétants qui cherchent autant la vérité que le soulagement de leur peine. A la revoyure, Noir comme le souvenir possède exactement le même trajet sombre qu’un autre film, des années plus tard… Soit La secte sans nom, de Jaume Balaguero, même si le thriller espagnol va plus loin dans la surenchère et le climat poisseux. Mais les intuitions communes doivent être recherchées dans les livres ayant inspirés les films: est-ce que pour écrire le roman qui a servi de base à La secte sans nom, Ramsey Campbell avait lu le bouquin de Thompson?
A un moment donné, un quidam regarde des extraits de Litan à la télévision. C’est un lien intrinsèque avec l’une de rares tentatives fantastiques de Mocky dans lequel un couple se perdait dans un petit village célébrant les morts. Et c’est dommage qu’il n’y en ait pas eu plus car le cinéaste s’éclate assez. Dans une ambiance suspicieuse de manipulation (personnages qui s’observent du coin de l’œil torve, mal qui rode on ne sait où, ce genre), Mocky fréquente des thématiques imposantes (mort, deuil, blessures intimes) mais, au lieu de sombrer dans le pathos, il privilégie le décalage énergique et l’humour absurde avec une prédilection pour le grotesque, les trognes et le mauvais goût. À la manière d’Agent Trouble (1987), son film noir avec la Deneuve en perruque de vielle fille. Ici, on voit des kermesses d’école où les écoliers sont cachés sous des masques de lapin. On voit un clown qui sort des bois pour venir chercher une petite fille échouée sur une balançoire. On voit tout plein de jaillissements bizarroïdes qui contribuent au climat, qui nourrissent l’intrigue policière construite comme un whodunit (traque d’un coupable). Toujours dans le bonus du DVD, Mocky révèle qu’à la lecture du roman d’origine, il avait peiné à découvrir le fin mot de l’histoire. En l’illustrant, il espérait qu’il en serait de même pour les spectateurs. Et de ce point de vue, c’est assez réussi. C’est aussi dans cette précipitation (manière de filmer, montage presque aléatoire, ellipses involontaires) et dans cette volonté de ne pas tout dire, de tout révéler tout en ajoutant de la fumée au brouillard, que le film gagne en mystère. Exactement comme à la fin de son Agent Trouble. C’est peut-être ça la marque des meilleurs Mocky, même lorsqu’ils ont vieilli: c’est foutraque et intrigant en même temps, drôle et tragique dans le même mouvement. Et c’est encore mieux quand ça nous échappe complètement.
9 août 1995 en salle / 1h 32min / PolicierDe Jean-Pierre Mocky Scn Jean-Pierre Mocky, André Ruellan Avec Sabine Azéma, Jane Birkin, Benoit Régent |

9 août 1995 en salle / 1h 32min / Policier