Passionné par le cinéma-vérité et l’approche documentaire de la fiction, Brillante Mendoza aime coller le spectateur au mur. C’est à la fois la qualité – le plaisir d’être remué – et la limite – trop tranchant pour son propre bien – de son cinéma. Après Kinatay, une expérience unique sur la métamorphose effroyable d’une ville entre chien et loup, il part une nouvelle fois d’un fait réel (un jeune homme en tue un autre en volant son téléphone portable) pour raconter comment les grands-mères de la victime et du coupable cherchent séparément de l’argent : l’une pour l’enterrer, l’autre pour le sauver. Ça peut paraître anodin sur le papier, ça devient une question de vie ou de mort à l’écran. L’action se déroule dans un quartier pauvre de Manille qui, pendant la saison des pluies, ressemble à un pendant oriental de Venise jusque dans l’atmosphère élégiaque et l’aura mortifère qui l’entoure. Sans en avoir l’air, avec une discrétion totale, Lola contient un nombre fou d’images marquantes (la procession funéraire en forme de parade fluiviale) et chaque scène révèle soit un suspense minimaliste (est-ce que la grand-mère arrivera à allumer une bougie sur le lieu du crime?), soit un éclat du non-événement (finiront-elles par se rencontrer?), soit un regard fébrile sur la société philippine. Pendant près de deux heures, on voit des personnages mourir en silence, mettre en gage des biens matériels, se déplacer dans des bus bondés, ne plus rien comprendre aux lois de la bureaucratie, s’accrocher les uns aux autres pour survivre. Dans Lola, il n’y a pas de début, ni de fin, juste la vie qui circule.
L’événement tragique, qui sert de point d’ancrage, ne sera pas montré au spectateur afin qu’il ne prenne pas parti. Ce qui intéresse Mendoza ne tient pas du combat manichéen. Faisant fi de tout jugement moralisateur, il préfère montrer les répercussions humaines d’un meurtre (un deuil, une culpabilité) à travers ces deux grands-mères – dont l’une est incarnée par Anita Linda, 87 ans pendant le tournage, plus de 200 films au compteur – toujours dignes, toujours debout, la rage de vaincre, oubliant les douleurs provoquées par l’arthrite. Grâce à leur dénuement, Lola devient une fable sociale sur l’empathie et la bonté où, dans un lieu grouillant régi par le pouvoir de l’argent, l’amour n’a aucun prix. La caméra à l’épaule de Mendoza se fond dans le quotidien pour transmuer l’ordinaire en extraordinaire et dynamiter les codes et les usages de la compassion. Question survie et esthétique, on a rarement vu autant de choses se renverser en une heure de film, ni connu de cinéaste brûlant à ce point la fiction et le documentaire. Il y avait absolument tout dans le sujet pour tirer les larmes, se fourvoyer dans le terrorisme lacrymal, faire un mélo gluant. Rien à faire: on est sous le choc. Ce que Mendoza filme tient du miracle, à la fois animé par une force invisible et dévasté par un ouragan d’émotions. Un film, un vrai de vrai, porté par de bonnes mains et de beaux regards, empreint d’une grâce qui en facilite l’accès et agit violemment sur nous. Le cinéma comme on aimerait qu’il soit toujours et partout.

