[CANNES 2026] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 6

CANNES, JOUR 6 – Un coup d’essai-coup de maître à la Semaine (Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall), James Gray en demi-teinte (Paper Tiger, en compétition), Quentin Dupieux et son dernier film-pour-festivals-avec-des-stars (Full Phil, à minuit), Yeon Sang-Ho, ses zombies et son inspiration en berne depuis Dernier train pour Busan (Colony, à minuit)…

Dans Du Fioul dans les Artères présenté à la Semaine de la Critique, le réalisateur Pierre Le Gall, pour son premier long-métrage, prend et filme la France des nationales et des relais comme un Bresson sous amphétamines aurait pu le faire, avec la même obstination à regarder les corps faire ce qu’ils ont à faire jusqu’à ce que quelque chose craque. Ce qui craque, c’est l’intervention des flics qui interrompent à deux reprises un coup tiré dans le noir entre Étienne (Alexis Manenti) et un Polonais croisé sur l’aire d’autoroute, Bartosz (Julian Świeżewski). Les deux fuient dans la cabine du second. Là, ils sont contraints à autre chose : se regarder, se nommer, exister au-delà du frottement utilitaire. C’est sur cette contrainte qu’ils tombent amoureux. On a vu des révolutions affectives commencer dans des conditions moins absurdes. Le Gall évite avec une élégance qu’on n’attendait plus du cinéma français deux pièges majeurs : l’homophobie comme moteur dramatique facile, et la pornographie de la précarité comme passage obligé. Ses personnages secondaires, entourage des routiers, collègues d’entrepôt, patron de relais, accueillent l’attirance entre les deux hommes avec un naturel qui n’est ni militant ni démonstratif, mais réel.

L’ennemi du film n’est pas la société hétéro, c’est l’algorithme de livraison. Étienne et Bartosz ne sont pas séparés par les préjugés, ils sont séparés par les délais. Quand vous êtes traqué par GPS toutes les vingt-cinq minutes, l’amour devient un acte de désobéissance logistique. Et c’est bien ça que filme Le Gall : pas une histoire d’amour gay, mais une histoire d’amour ouvrière, où le détour pour aller voir l’autre coûte sa journée, son salaire, sa place. Le film prend délibérément les chemins du mélodrame plutôt que ceux du naturalisme social pesant : rendez-vous manqué sur une aire d’autoroute, regards échangés à travers les pare-brise, lettres manuscrites dans une cabine éclairée à la veilleuse. C’est tendre, c’est précis, c’est un peu obsolète dans le meilleur sens du terme. À l’arrivée, Le Gall signe ce qu’on espérait sans plus y croire : un premier film français qui ne donne pas de leçons, qui filme des prolétaires sans condescendance, et qui croit encore que l’amour est une force politique. Ça fait du bien. On en parle ci-dessous avec son réalisateur dans la ChaosTV.

Parlons peu, parlons du James Gray. Il faut accepter une chose désagréable avant d’entrer dans Paper Tiger, en compétition : James Gray, l’artisan de La nuit nous appartient, Two Lovers et The Immigrant, autant de variations sur la mélancolie new-yorkaise et l’ambition fracassée que peu de cinéastes américains savent encore filmer. James Gray donc, vient de nous livrer sa propre fan-fiction. Un film qui ressemble à un Gray, qui se déguise en Gray, mais où le cœur ne bat plus tout à fait au bon endroit. Présenté cette année en compétition, comme l’un des deux seuls films américains en lice (détail qui dit assez sur la santé du cinéma américain ces temps-ci), Paper Tiger arrive avec toutes les bonnes intentions et repart en boitant.

Le pitch sent le déjà-vu jusqu’à l’écœurement : 1986, Queens, les frères Pearl. Irwin (Miles Teller) est un ingénieur tranquille marié à Hester (Scarlett Johansson), deux gosses adolescents. Gary (Adam Driver) est l’ex-flic charmeur reconverti en intermédiaire pour les nouveaux maîtres de la criminalité new-yorkaise, les Russes du Gowanus Canal qui viennent de virer la mafia italienne du business des déchets toxiques. Gary embarque Irwin dans la combine. Gary pour gérer la technicité environnementale du blanchiment, lui-même pour palabrer avec les Slaves. Tout va merveilleusement bien jusqu’à ce que tout aille très mal. Vous l’aviez deviné dès la bande-annonce. Vous l’aviez deviné dès l’affiche. Vous l’aviez deviné depuis La nuit nous appartient, dont Paper Tiger semble n’être qu’une mauvaise photocopie passée au filtre Instagram « nostalgia ». Lire la critique.

Autre film en compétition : Moulin de Laszlo Nemes. Le réalisateur du Fils de Saul s’attaque à la grande figure de Jean Moulin (Gilles Lellouche) au moment où il est interrogé par son bourreau nazi (Lars Eidinger). Ci-dessous notre avis à chaud en direct de TikTok…

@chaosreignfr « Moulin » de Laszlo Nemes avec Gilles Lellouche à Cannes 2026 : ce qu’on en a pensé ##cannes2026 #cinematok #film #competition #Palme #cannesfilmfestival #GillesLellouche ♬ son original – CHAOS

Enchaînons sur deux films de minuit pas très emballants. Tout d’abord, Full Phil de Quentin Dupieux. Des films-anecdotes, c’est presque ce qui résume le mieux l’œuvre de Dupieux, et ce qui lui donne autant un caractère spécial et pétillant que certaines limites évidentes. Cette fois-ci, il s’offre les services de Woody Harrelson et Kristen Stewart, tous deux plongés dans une bulle parisienne où un père maladroit essaie, tant bien que mal et dans un timing peu inspiré, de renouer avec sa fille. Une maîtresse d’hôtel, des manifestations violentes et surtout de gros problèmes digestifs viendront contrarier ses plans. En parallèle, un film d’une époque révolue suit son cours… Le film dure 1h18, n’ayant donc jamais le temps de devenir pénible, mais avec très peu de rires ou même de sourires. Lire la critique.

Enfin, Colony de Yeon Sang-ho. En 2016, celui-ci prenait tout le monde de court avec Dernier Train pour Busan, film de zombies coréen avec un budget moyen, une mise en scène d’une précision chirurgicale et une émotion qui nous fracassait sans prévenir. Le wagon-restaurant comme arène, le père-cadre absent qui se rachète, le SDF qui meurt en héros : tout fonctionnait. Train to Busan devenait illico une référence du genre, l’objet contre lequel toute production zombie postérieure allait devoir se mesurer. Y compris, hélas, celles de Yeon Sang-ho lui-même. Peninsula, suite confuse et chargée en CGI, avait déjà sonné l’alerte. Colony confirme la trajectoire : le réalisateur sait toujours mettre en scène une horde de morts-vivants avec une énergie qu’on ne refuse pas, mais il ne sait plus s’arrêter. Le pitch tient pourtant dans une pochette d’allumettes : une professeure de biologie coincée dans un gigantesque centre commercial où une arme biologique transforme les visiteurs en zombies d’un nouveau type, qui communiquent entre eux comme des fourmis. Zombie de Romero plus Phase IV de Saul Bass, version Séoul 2026. Ça devrait être tout. Ça ne l’est pas. Lire la critique.

Quelques mots pour finir sur Les Matins merveilleux d’Avril Besson, présenté en Séance Spéciale. C’est là une qualité que l’on ne peut nier au métrage : sa réalisatrice s’attache profondément à ses personnages, qu’elle prend plaisir à observer longuement, à placer au centre de cadres toujours vivaces de couleurs chatoyantes et de trouvailles visuelles à la lisière du pop dans son sens le plus premier : évoquer ce qui est commun à toustes. Pourtant, à se reposer sur ses personnages, le long-métrage trouve ses limites, l’excès d’amour aveuglant parfois une caméra apte à saisir les choses sur le vif, à ne jamais en faire beaucoup pour laisser la place aux autres d’exister, quitte à fondre vers une certaine timidité du regard. Mise en scène et effets de style se font souvent trop en retenue, trop timides, pour véritablement transformer l’essai. Si le film brille de toute évidence de sa petitesse sincère, c’est elle aussi qui en dessine les faiblesses, le risque de fondre vers le « banal filmé » et le besoin pour son autrice de encore s’affirmer, à l’image de celles et ceux qu’elle se passionne à croquer. Lire la critique.

Et sur Ton Animal maternel, présenté dans la section Un Certain Regard, qui s’impose comme l’étonnante place to be de cette 79ᵉ édition. De retour au Costa Rica après des années en Europe (le film est produit par nos amis belges), Elsa, 28 ans, retrouve sa sœur cadette Amalia, 20 ans, emportée dans une dérive aussi ésotérique qu’existentielle. Tandis que leur père Nahuel se rassure dans des conquêtes successives et que leur mère Isabel s’absorbe dans la réédition de ses poèmes érotiques de jeunesse, Elsa hésite : tenter de sauver une sœur qui refuse de l’être ou fuir à son tour… Le film de Valentina Maurel, révélée par le magnétique Tengo sueños eléctricos en 2022, est tout entier construit autour de cette famille disloquée qu’on pourrait sans mal définir comme une superposition de monades : chaque réseau mettant en relation les quatre membres est nimbé de douce amertume. De retour d’exil, Elsa est à la fois le pylône et l’électron libre de cette cellule éparpillée ; le père, relégué à l’arrière-salle du scénario, est un cavaleur maladroit n’ayant pas grand-chose de l’étoffe d’un chef ; la mère semble elle mettre un point d’honneur à ne pas trop interférer dans les affaires familiales, rêvassant peut-être à un monde alternatif où elle aurait pu construire sa carrière plutôt que sa famille… Elsa tente donc de reprendre les responsabilités que ses parents post-baba ne savent honorer, mais, et c’est peut-être ça qui est très bien senti dans le film…

Personne ne lui a demandé d’endosser ce costume (surtout pas sa petite sœur maussade et sa garde rapprochée de weirdo-junkies) : le film questionne les rôles qu’on s’impose de soi-même et qu’on aime non sans lâcheté travestir en « obligations sociales »… Et le regard de Valentina Maurel est suffisamment subtil pour qu’on puisse avaler la couleuvre renoirienne selon laquelle chacun a ses raisons : à aucun moment le spectateur n’est invité à trancher dans cette matière sinueuse refusant la voie toute tracée del famoso manichéisme… Prohibant les démonstrations de force et les coups d’éclat – ne vous attendez pas à voir des torrents lacrymaux ou des assiettes valdinguer par-delà le buffet – Animal maternel travaille une très belle émotion rentrée, comme en sourdine, qui préfère la combustion lente à l’incendie sensationnel qui s’est déclaré hier soir à quelques pas du Palais : nul doute que ce film vieillira bien dans nos petits coeurs…

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