La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 4: Benedetta c’est Moua, Matt Damon sur la Croisette, Julie (en 12 chapitres) en compétition, Un monde à UCR, 60 ans de la Semaine de la critique par Philippe Rouyer.
C’était la folie des grandeurs sur le red carpet avant la projection de Stillwater de Tom McCarthy, présenté hors-compétition, où Camille Cottin était attendue comme Sharon Stone et Matt Damon comme le pape. La star américaine y incarne un homme taiseux et taciturne qui a longtemps négligé sa famille. Il décide alors de faire le voyage de l’Oklahoma jusqu’à Marseille pour voir sa fille incarcérée pour meurtre. Comme toujours avec ce genre de « gros événement » à Cannes, le spectacle a lieu aussi avant la projection. Soit du grand n’importe quoi où ça tournait de la robe dans tous les sens et ça se marchait les uns sur les autres. Surtout, il y avait de la chaos pose, à l’instar de Anastasia Budiashkina, l’actrice de Olga de Eli Grappe, à la Semaine de la Critique (un film sur une gymnaste de 15 ans tiraillée entre la Suisse, où elle s’entraîne pour le Championnat Européen en vue des JO et l’Ukraine où sa mère, journaliste, couvre les événements d’Euromaïdan) qui nous a fait un prodigieux grand écart en robe et talons argentés, et là, respect (photo au-dessus). C’était de toute évidence LE tapis rouge où il fallait être, avant que l’équipe du film n’arrive et qu’une avalanche de MAAAATT beuglé ne recouvre la musique du tapis rouge. Et vas-y que je te fais du double-selfie!
Notre amie Amandine ne comprend pas les cris hystériques pour Matt Damon « alors qu’en vrai, il ressemble à un agent de sécu ». Pas faux.
Quant au film, oh fan de chichoune, euh…
En revanche, douche froide pour le nouveau Joachim Trier, en compétition. Où est donc passé le réalisateur d’Oslo, 31 août? Selon Gautier Roos sur place, le charme fou de son actrice principale (Renate Reinsve) ne suffit pas à enrayer, c’est un sujet appelé à fâcher, la chute inattendue d’un cinéaste jadis ultra-prometteur… Dans le dernier tiers du film, la fringante Julia, un sosie nordique de Dakota Johnson, consulte avec inquiétude l’Instagram de l’ex-copine de son mec. La crainte la gagne quand elle voit la donzelle poster des photos d’elle en pleine séance body-positive de yoga: elle ne comprend pas pourquoi son amoureux la préfère à cette athlète reine des rézosociaux (30 000. Followers au compteur). La réponse ne souffre d’aucune contestation: parce qu’elle est mille fois plus belle et intéressante que sa rivale sportive, réduite à un rôle de ronchonne fadasse qui fait la tronche en permanence. De dilemme, il n’est donc pas question, et c’est tout le problème du nouveau Joachim Trier: manquer cruellement d’enjeu (autant vous le dire tout de suite: on ne pensait pas dire ça du Monsieur, dont les tentatives parfois bancales ne nous avait jamais dérangés jusque-là).
Voyez plutôt le fil – mince – sur lequel l’intrigue est bâtie. Notre trentenaire Julia, bombe atomique qui pourrait mettre la Terre entière à ses pieds, traverse une TRES GRAVE crise existentielle: elle ne sait pas vraiment quel boulot choisir, et ne sait pas non plus lequel de ses deux amants élire. Vous trouvez ça d’une banalité confondante? Normal: c’est le cas d’à peu près 50 % de nos connaissances (qui n’ont pas les mêmes atouts physiques que la dame, ne faisons pas comme si notre réseau sortait de la saison 3 de Classe mannequin…). Tergiversations, hésitations, tâtonnements en tout genre: nous n’avons absolument rien contre, mais peut-on vraiment bâtir une situation de crise à partir d’éléments aussi ordinaires, dans nos sociétés du précaire-tertiaire où les millennials n’ont aucune envie de reproduire la vie réglée de leurs aïeux?
Dès les 5 premières minutes, le doute s’immisce: la voix-off pastichant Woody Allen (musique de Gershwin ou d’Ella Fitzgerald, on ne sait plus, mais vous voyez bien le truc) souhaite planter le décor à toute vitesse, tic de langage que le cinéma post-Amélie Poulain avait déjà rendu obsolète. Voix-off sarcastique venue tout droit de l’univers série-TV qui reviendra plus tard dans le film dédoubler les paroles de nos personnages, geste itératif dont tous les profs de cinoche du pays ont pourtant prescrit l’usage! Suivront des facéties stylistiques pas vraiment heureuses, Trier ayant lui aussi gobé son champi, un grand barnum visuel qui ne ressemble pas vraiment à du Joachim Trier d’ailleurs, capable de moments de grâce comme dans cette ouverture de Louder than bombs (2015) à la maternité. Si nous nous montrons si durs dans nos propos, c’est que nous connaissons la valeur du bonhomme, croyez-nous. Et là on assiste à un film qui réclame tellement fort son statut de film «charmant» (mets-nous la gâchette sur la tempe pendant que tu y es Joachim) qu’il en devient presque agaçant.
Gautier ajoute qu’il ne dira pas non plus du bien de la façon dont le film souhaite à tout prix s’accrocher à l’époque, à grand renfort de débats concernant la querelle autour du néo-féminisme ou sur l’arlésienne (pas uniquement franco-française donc!) de la liberté d’expression. Trier semble appliquer une méthode assez retorse consistant à ne pas donner grande chance aux velléités du «nouveau monde» – comme l’adage simpliste le résume si mal – et à caricaturer nos amis écolo-ultra nourris au biberon woke (la démarche nous aurait paru moins problématique si le film n’était pas aussi confiant en lui-même, aussi sûr de son potentiel de séduction). Il se pourrait même que cette saisie ultra-réduite des problématiques sociétales traduise un problème plus vaste: la lutte des classes n’existe (presque, soyons honnête) pas dans le film, un peu comme si le politique se foutait totalement des conditions économiques de chacun, et se réduisait à des considérations (pas très fines) autour du mansplaining. Acte volontaire ou omission d’un réalisateur en route vers un cinéma chic et bourgeois? Gautier a bien peur qu’au milieu de ces appartements épurés à la sauce Marie Kondō, la deuxième option soit la plus réaliste. Reste que le panel chaos et une bonne partie de la presse ont assez unanimement soutenu le film. Trop d’attente déçue? On en reparlera à sa sortie en salles, le 13 octobre.
Autrement, dans la section Un Certain Regard, on était assez impatients de découvrir Un monde, de Laura Wendel, précédé d’une réputation élogieuse. Un coup d’essai qui nous plonge dans l’impitoyable loi qui régit le monde pas si sweet des enfants: la cour de récré et son art de l’humiliation permanente, ses rituels quotidiens de baston façon Vice City et autres étouffements de bizuts la tête dans le sac plastique. Nora entre en primaire lorsqu’elle est confrontée au harcèlement dont son grand frère Abel est victime. Tiraillée entre son père qui l’incite à réagir, son besoin de s’intégrer et son frère qui lui demande de garder le silence, Nora se trouve prise dans un terrible conflit de loyauté.
Le playground en question est filmé comme un territoire de guerre et de tout un univers sonore qu’on croirait emprunté à Platoon (1986): vos oreilles devront supporter ce méga brouhaha incandescent peu propice à la sieste. Il faut imaginer le dispositif du Fils de Saul (2015) sauf que la cantine a remplacé le camp de sonderkommando: tout est filmé à travers les yeux de la petite Nora, enfermant la mise en scène dans un repli autistique capturé à hauteur d’enfants (le papa Karim Leklou est obligé de se baisser pour se faire une place dans le cadre, imaginez un peu). Un choix radical qui impressionnera durablement les uns ou mettra de côté les autres qui ne sont pas vraiment rentrés dans cette affaire…
Sinon, ce vendredi marque ENFIN le retour du réalisateur Paul Verhoeven avec Benedetta, thriller sur une nonne mystique et lesbienne qui scandalisa l’Italie du XVIIe siècle. Un film attendu depuis… des années (on ne compte plus). Grâce aux miracles qu’elle semble accomplir, la Benedetta gravit les échelons dans sa communauté religieuse de Toscane, corsetée par la morale biblique (« Ton pire ennemi, c’est ton corps« , lui dit-on le jour de son arrivée) mais qui n’échappe pas à la corruption, en pleine épidémie de peste. Les choses basculent lorsqu’une jeune femme pauvre, violée par son père, soeur Bartolomea, trouve refuge dans le couvent et rentre dans les ordres à son tour. Entre les deux religieuses, naît une passion amoureuse intense et charnelle, évidemment condamnée par l’Eglise. « L’histoire donne une idée de la façon dont les gens voyaient les relations lesbiennes en 1620, et ça peut donner une idée du chemin accompli jusqu’à aujourd’hui, où les gens pensent quasiment que l’homosexualité fait partie de la nature et qu’il n’y a plus de problème. Nous avons fait des progrès, en Europe occidentale », se réjouit le cinéaste, ajoutant qu’il aurait eu « des problèmes » pour faire Benedetta aux Etats-Unis. Le film, très attendu et qui sort simultanément en salles en France, offre un rôle majeur à Virginie Efira dans le rôle éponyme et révèle aussi l’excellente Daphne Patakia, découverte dans la série OVNI(S). Le panel chaos est très enthousiaste, Mylène sans doute aussi. Bref, combien sur l’échelle de Nathalie Saint-Cricq?
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Chaos chaos à la Semaine, avec la découverte de Petite nature de Samuel Theis, réalisateur qui avait déjà signé (avec Claire Burger et Marie Amachoukeli) Party Girl, caméra d’or en 2014 (l’année Winter Sleep).
Découverte d’abord d’un jeune acteur lunaire, Aliocha Reinert, dans la peau d’un môme de 10 ans enferré dans sa cité HLM en Lorraine. Il s’appelle Johnny, son frère s’appelle Dylan, et ces deux prénoms regardant vers l’Amérique nous en disent long sur leur extraction sociale (cf. L’archipel français de Jérôme Fourquet): une parcelle de France modeste ravagée par la désindustrialisation et la galère. Johnny doit s’occuper de sa petite sœur parce que le père a déserté et que la mère n’a pas de temps à consacrer à la cellule familiale, n’hésitant pas à lever la main sur les enfants quand il s’agit de les remettre en place. Voilà pour le climat, très très chargé, qui pouvait laisser augurer d’un cinéma caricatural filmant les déshérités comme des animaux en foire (ils n’ont peut-être pas les petites mœurs que nous, mais ce qu’ils sont touchants quand même!) On a eu une petite frayeur dans les premières minutes, quand le film amorce une dispute familiale puisée dans l’imaginaire Confessions intimes (avec et tables basses qui bascule par la fenêtre). C’est un trompe-l’œil: le film déjoue tous les pièges lacrymaux dans lequel s’enfoncent d’ordinaire les trois quarts de la production d’auteur tricolore. Champagne? L’ambiance est plutôt au Coca Cora, mais vous voyez l’idée.
Le petit Johnny a des capacités que son nouveau professeur fraîchement débarqué de Lyon (Antoine Reinartz, dans un rôle pédago qui lui va comme un gant) va déceler: l’enfant est précoce mais a besoin d’être accompagné. Sa mère ne l’entend pas de cette oreille: elle craint que le gamin à la maturité certaine («C’est ma fierté») nourrisse des ambitions qu’elle ne pourra lui offrir, dans ce creuset lorrain où sévissent les petites frappes (c’est maman qui somme son fils tout chétif d’apprendre à rendre les gnons qu’on lui donne) et un sens de l’orthographe douteux (c’est Johnny qui écrit lui-même ses propres dispenses scolaires). Au contact du lumineux prof, le petit Johnny fantasme une vie où il pourra s’émanciper d’un bien lourd carcan. Jusqu’à développer des sentiments de plus en plus troubles pour son confident, toujours en chemise impeccable repassée, qui lui dispense ce que la France de la troisième République appelait l’instruction. La confiance qui se noue entre les deux dépasse évidemment le cadre scolaire, vous l’aurez compris.
Comme Un Monde de Laura Wandel proposé au Certain Regard, le monde est perçu à travers le regard du gamin, dans une mise en scène very élégante qui prend le temps de capturer des regards et qui ne cherche pas le contrechamp facile sur le moindre dialogue. On sait à quel point filmer des enfants en éveil prépare parfois le pavé à une prise d’otage émotionnelle, mais le film a juste ce qu’il faut de pudeur et d’ouverture pour tous ses personnages (y compris les grands frères lascars pas vraiment sympathiques) qu’on comprend facilement pourquoi l’ensemble de la salle a été conquise. Rareté dans le cinéma français: toutes les scènes à haute intensité émotionnelle visent juste – on présume une certaine part d’improvisation dans ces dialogues réussis – et les discrètes pointes d’humour ne se font jamais au chantage à l’applaudimètre. Ou comment une mise en scène très esthétisante ne se fait, pour une fois, pas au détriment des personnages. Chapeau, les ptis clous!
PS. Devinez qui c’est qu’on a vu sur le tapis rouge? Irène Jacob. Une émeute chaos pour les Véronique lovers à Cannes qui pourront revoir La double vie de Véronique, la merveille de Krzysztof Kieślowski projetée ce samedi à Cannes Classics. Allez hop, on écoute la BO de Zbigniew Preisner…
Irène Jacob sur le tapis rouge pour la montée des marches de #Benedetta de Paul Verhoeven ce vendredi soir. Ce samedi, à 18h, « La double vie de Véronique », le merveilleux film de Krzysztof Kieślowski, est projeté dans le cadre de Cannes Classics (salle Buñuel) #Cannes2021 pic.twitter.com/dvaNNMnXvp
— CHAOS (@sicksadchaos) July 9, 2021
| 60 ANS DE SEMAINE DE LA CRITIQUE PAR PHILIPPE ROUYER La Semaine de la Critique fête ses 60 ans lors de cette 74e édition du Festival de Cannes. A la fin de nos gazettes chaos, vous pourrez lire le témoignage d’une personnalité rendant hommage. Ce vendredi, la parole à Philippe Rouyer qui nous donne ses 5 films qu’il a sélectionnés à la Semaine. |
« La Semaine de la critique est la seule des sections cannoises à être entièrement programmée par des critiques de cinéma, tous adhérents du Syndicat Français de la critique de cinéma. Pour un critique, ce travail de sélection, c’est l’engagement ultime. Le geste qui lui permet de faire découvrir au monde entier, dans la plus belle des expositions, de jeunes cinéastes dont il apprécie le travail. Car en se limitant aux premiers et deuxièmes films, la Semaine se veut découvreuse de nouveaux talents.Entre 1989 et 1991, j’ai voulu à mon tour vivre cet engagement et visionner avec mes camarades du comité, alors patronné par Jean Roy, des centaines de longs métrages pendant quatre mois. Évidemment le choix de la sélection est collectif, mais au cours des délibérations parfois très vives qui préludent au choix, chacun a à cœur de défendre ses favoris.Flash-back sur cinq films pour lesquels je me suis engagé. Par ordre chronologique.1989
1990
1991
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![[IRENE JACOB] « Krzysztof Kieslowski décourageait toujours les gens de le trouver mystérieux »](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2021/07/irene-jacob-1068x650.jpeg)