La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 3: François Ozon et Nadav Lapid en compétition, Kleber Mendonça Filho et Spike Lee vs Bolsonaro et We love each other so much. Annette de Leos Carax continue de nous hanter.
Le Festival de Cannes se déroule pour l’heure si bien avec ses films, son jury de bonne composition, ses festivaliers speedés, ses vacanciers en goguette, sa Da Laura revigorée, son ravioli cousu à main 16 euros pièce… qu’il fallait des petites polémiques, histoire d’alimenter les gazettes du monde entier (dont la nôtre). Ainsi, la vidéo de ce journaliste américain en colère montrant la salle lors de la cérémonie d’ouverture, où, constatait-il, «15 à 20 % du public ne portaient pas de masque» sans dire l’important protocole sanitaire mis en place par le Festival – un pass sanitaire (test PCR très récent ou vaccin) étant demandé aux festivaliers. Ainsi bis, cette séquence reprise de la conférence de presse du jury, où Kleber Mendonça Filho, réalisateur des Bruits de Recife, de Aquarius et de Bacurau, a vivement critiqué la politique du gouvernement brésilien face à la pandémie et son «mépris pour la culture» et Spike Lee a enchaîné: «ce monde est dirigé par des gangsters: Agent Orange [Donald Trump], son gars au Brésil [Bolsonaro] et Poutine. Voilà, ce sont des gangsters qui n’ont ni morale ni scrupules. C’est le monde dans lequel nous vivons, et nous devons nous dresser face à ces gens-là.» Face aux gros titres des journaux brésiliens, le cinéaste a dû se défendre sur les réseaux sociaux, en repassant la vidéo avec des sous-titres portugais, une phrase et un emoji doigt d’honneur. Un café, l’addition.
Sinon, un coup d’oeil à la télé du festival pour notre grand jeu des sosies sur le tapis rouge, pendant la pause Nespresso.
Voilà pour les points de crispation. Sinon, connaissez-vous le roman Sa Femme d’Emmanuèle Bernheim? Une petite merveille ramassée sur moins de 100 pages, dans un style épuré qui va droit au but et qui semble parler du fond du coeur. Un peu le contraire de ce Tout s’est bien passé, lui aussi adapté de Bernheim, nouvelle moisson ozonienne en compétition qui, contrairement à Eté 85 l’an dernier, a eu droit à une montée des marches des plus suivies (where is le booby de Sophie?). Dans son premier tiers du moins, où les mimiques d’un patriarche proche de la mort (André Dussolier qui campe ici une vieille bique) font pschittt: victime d’un AVC, l’homme réclame le droit à mourir et, en bon sale type qu’il a toujours été (les flash-back sont là pour nous le rappeler), s’enquiert peu des sentiments de ses deux filles, Sophie Marceau et Géraldine Pailhas.
En route pour les marches ! @Festival_Cannes #toutsestbienpassé pic.twitter.com/caQQfPUqm4
— François Ozon (@francois_ozon) July 7, 2021
Les répliques démonstratives du personnel hospitalier, les discussions autour des actes notariés dont on se fiche un peu, les réprimandes balourdes de la soeur mijaurée Pailhas (actrice qu’on adore mais qui se coltine ici un rôle bien ingrat)… le film fonce à toute allure sur l’autoroute de l’archi-conformité scénaristique, et réussit même l’exploit (impensable de nos jours où les services marketing ne prennent plus aucune pincette pour trafiquer la marchandise) d’être absolument fidèle à sa bande-annonce! Des références à l’actu («Tu connais la loi Leonetti?») aux grandes problématiques contemporaines (le manque de personnel dans les hôpitaux), tout semble mobilisé de façon un peu trop décorative, ou convoqué sur le mode du survol un brin artificiel. Où est passé le Ozon qui dynamitait les chapes de plomb avec une auréole chabrolienne sur la tête? Le Ozon du trouble et de l’ambiguïté (Swimming Pool, Jeune et Jolie) qui échouait parfois (Une nouvelle amie) mais qui recueillait à chaque tentative notre entière sympathie? Le voici plus proche d’un mauvais pastiche d’Assayas tendance L’Heure d’été, avec des vieux Télérama qui s’entassent dans le bac à chiottes.
Sauf que… ça c’est pour le début du film. De même que pour Eté 85, où tout ce qui entourait ce chouette trio amoureux loupait le coche et sentait un peu le toc (remember cette trame policière vraiment aux fraises), le film décolle quand on comprend de quoi il cause: qu’est-ce qu’on fait d’un père qu’on déteste mais qu’on aime quand même, pour la simple et bonne raison que c’est notre géniteur? Aussi mufle qu’il puisse être, vous n’allez quand même pas sortir le M16 pour l’éliminer… C’est dans le droit fil du Carax hier: encore une histoire de solitaire atrabilaire et de relation toxique, vraiment très toxique, car arrimée ici aux liens du sang et à tout un paquet de personnes qui débordent largement le cadre de la relation à deux têtes (les grandes tantes qui vous engueulent de vouloir laisser mourir le légume, notamment). Et quand les deux très bons acteurs que sont Dudusse et Marceau sont enfin débarrassés des autres, on se met nous aussi à être emportés, et à apprécier les vacheries malignes du vieux croûton… Êtes-vous en train de vous dire qu’on a commencé ce papier à la sulfateuse pour finalement vous avouer qu’on s’est laissé cueillir? Il y a un peu de ça, oui. Cannes, le lieu des grands retournements de veste? Chez les critiques d’abord, chers vacanciers!
Intermède cannois. C’est le moment de relancer notre grand jeu des sosies cannois: outre un Éric Caravaca qui ne ressemble pas vraiment à Serge Toubiana (c’est dommage, puisque c’est lui qu’il incarne), vous trouverez dans ce film un sosie de Patrick Dewaere mal réveillé en la personne de Grégory Gadebois, un sosie de Natalie Portman en la personne de Sophie Marceau jeune (appelons-là Vicky), et un sosie à s’y méprendre de Bernard Tapie en la personne de Dussolier sexagénaire. À quand le tableau des sosies chaos?
De sulfateuse, il en est également question dans le nouveau Nadav Lapid, Le Genou d’Ahed, également en compétition, charge abrasive et unchained qui a divisé notre palmomètre, et qui déclenche les réactions les plus viscérales de ce début de quinzaine.
Le héros de cette nouvelle bombe H, deux ans après la déflagration Synonymes, est un cinéaste engagé qui n’a pas de nom mais une initiale, Y (Kafka, si tu dois lis), en quête d’un casting pour tourner un nouveau film aux accents rohmeriens (ou non), Le Genou d’Ahed. Ahed étant le prénom de cette jeune Palestinienne de 16 ans (Ahed Tamini) condamnée à huit ans de prison pour avoir giflé un soldat israélien dans la vraie vie. Vite érigée en icône par la grâce instantanée des réseaux sociaux, la jeune fille avait énervé un député israélien, qui avait déclaré qu’il aurait fallu lui tirer dessus, au moins un petit bullet dans le genou, histoire qu’elle mette un peu d’eau dans son vin… Y, de son petit nom, a accepté en marge de ce nouveau long de venir présenter son film précédent dans le désert d’Arava, au sud d’Israël (3000 péons à tout casser) où il est accueilli par l’organisatrice de la projo événement. La dame est une hospitalière fonctionnaire du ministère de la Culture qui va s’assurer que le respecté cinéaste ne déborde pas du cadre dans sa présentation auprès du public (= qu’il chante les louanges de la mère patrie, en signant une clause ébouriffante de démagogie qu’on appelait encore peu une censure).
Moment où le personnage, double non dissimulé du cinéaste, part totalement en live et trouve une Forme encore Non Identifiée pour dire tout le mal qu’il pense de l’endoctrinement assassin qui prévaut dans le pays, quitte à se mettre toute l’honorable institution à dos. C’est du cinéma furibard, méchamment culotté, délicieusement mal-aimable, un peu à la façon dont Synonymes avait créé un espace-temps bizarre où le spectateur ne savait pas s’il devait quitter la salle ou applaudir l’audace démente du machin. Le film accumule les fausses pistes façon Abou Leila, instaure des situations de malaise, accueille en son sein des greffes musicales des plus étranges, présente la guerre comme un bizutage viriliste et forcément crétin façon grande école de commerce (grande scène du front qui rappelle la poétique de l’humiliation, façon Salo), et ne ménage pas son personnage principal, qui, pour faire valoir la vérité, doit enfiler le costume de gros fils de p***.
Un bonbon dont on ne saurait vous conseiller de ne pas en lire plus: le film fout des gnons façon Synonymes, mais d’une manière peut-être encore plus subtile. Et dire que ça commence comme une romance colorée derrière la baie vitrée… Confirmation que le nouveau démineur du cinéma mondial s’appelle Nadav: Nadav Ladalle ou Nadav Larage, on vous laissera libre de prendre part à ce jeu de mots des plus douteux.
Sinon, comme tout se passe bien et que les films dépotent, on est dans un mood we love each other so much. On n’arrive pas à faire comme si la déflagration de Annette de Leos Carax était un épiphénomène. Il a beau être le film d’ouverture de la compétition et le film le plus accessible de son auteur (forcément, ça dérange un peu les puristes), il ne nous lâche pas. C’est un film qui a un impact immédiat (c’est du pur et grand cinéma qui prend une dimension autre dans une grande salle de cinéma), qui menace d’expirer pour peu que les casseurs d’ambiance tempèrent l’enthousiasme des plus enthousiastes mais dont on reparlera après le festival, longtemps. Ce film-là sera vu, revu, re-aimé, rehaussé dans l’année puis les années suivantes. Dans le cadre d’un festival où l’on passe d’un film à l’autre (et chasse l’autre), un film si dense et si plein, une telle proposition du cinéma (le terme est affreux mais il s’applique parfaitement ici) demande une vraie décantation. Maintenant que l’on peut en dire un peu plus, disons-le: Annette, propulsé dès sa fabuleuse intro de façon collective, se fait admirer pendant une longue heure avec ses intuitions visuelles et narratives jusqu’à ce qu’on finisse par trouver son coeur à travers un personnage secondaire de chef d’orchestre (le génial Simon Helberg) qui, le temps d’un travelling fou, relance les enjeux et ouvre la porte d’un nouveau film qui nous fait tourner la tête et délivre toute l’émotion retenue avant. Soit lui, à qui l’on décernerait volontiers toutes les Palmes du coeur.
Plus que superhéros du cinéma d’auteur, le réalisateur de Holy Motors fait office ici d’illustrateur surdoué, mettant en images les belles intuitions des Sparks et leurs somptueuses chansons, simples comme des ritournelles enfantines, mélancoliques comme le temps qui passe ou le temps qui invite à réécrire des paroles. Sous l’ultra sophistication de ce cinéma, une manière bien à lui, ultra-sensible, de montrer comment une société d’apparences broie la beauté, les êtres différents, les fragiles. C’est beau et triste comme un conte. On peut y voir ça comme tant d’autres choses, on sait juste qu’on a été atomisés par ce film, jusqu’à sa séquence finale (qu’on ne peut pas révéler, par respect pour ceux qui n’ont pas encore vu) qui bouleverse le regard, qui bouleverse le coeur… Et cette musique, mes enfants…
On file à la projection de Satoshi Kon, l’illusionniste de Pascal-Alex Vincent, que nous avons rencontré avant le tumulte Cannois, et qui nous confiait durant l’interview déplorer il n’y ait quasiment rien eu en sélection officielle en matière d’animation japonaise. Coup de théâtre: l’interview a eu lieu avant l’annonce-surprise de Belle de Mamoru Osoda, dans la section Cannes Première, attendu ce vendredi.
| 60 ANS DE SEMAINE DE LA CRITIQUE PAR AURELIEN FERENCZI La Semaine de la Critique fête ses 60 ans lors de cette 74e édition du Festival de Cannes. A la fin de nos gazettes chaos, vous pourrez lire le témoignage d’une personnalité rendant hommage. Ce jeudi, le journaliste Aurélien Ferenczi revient sur la section.« Il y a 33 ans, presque dans une autre vie, donc, j’ai sélectionné des films pour la Semaine de la Critique. C’est un peu prétentieux de dire ça: à l’époque, je travaillais dans un quotidien aujourd’hui disparu, et on m’a vite fait comprendre qu’un un visionnage intensif n’était pas compatible avec un boulot à plein temps. Mes chefs ont insisté: «non négociable». Il faut dire qu’en 1988, pas question de voir les films chez soi à la nuit tombée. Internet n’existait pas, le DVD non plus. Les VHS étaient rares. Les films arrivaient encore en bobines ou dans des formats professionnels, U-matic etc., incompatibles avec mon magnétoscope 1ère génération. J’ai loupé plein de séances, à ma grande honte, d’ailleurs on ne m’a pas rappelé l’année suivante. Je me rappelle le premier film visionné, sous la présidence active de Jean Roy, inamovible critique à L’Huma, dont les réseaux m’échappaient totalement, débutant que j’étais. C’était dans la salle privée de Publicis en haut des Champs Elysées, le film venait d’URSS – ça, ça existait encore. Il s’appelait La Migration des moineaux, du Géorgien Temour Babluani (dont le fils, Gela, signera vingt ans plus tard 13 Tzameti). Savait-on que le film avait été tourné huit ans plus tôt? Je ne le crois pas. Je ne me souviens de pas grand-chose sinon de sa puissance visuelle: un voyage en train, dans un noir et blanc sidérant, des regards qui se jaugent, une baston plutôt coriace, un récit qu’on peine à capter totalement. Le jour des délibérations, La Migration des moineaux resurgit, au milieu d’autres films que j’ai oubliés, mais aussi de Mon cher sujet d’Anne-Marie Miéville, également sélectionné (et vu avant mixage en double bande, avec une désynchronisation son/image dont on n’a jamais su si elle était godardienne ou accidentelle). Je ne crois pas que La Migration des moineaux soit jamais sorti en France. Le destin des films de l’Est, en ce temps-là, était complexe. On y cherchait toujours, assez naïvement, ce qu’il pouvait y avoir de subversif, ce qui avait échappé à la censure. On se plantait sûrement. Deux ans plus tôt, peut-être l’histoire la plus WTF de la Semaine, avait été projeté Lettres d’un homme mort, fable SF en noir et blanc pas bien gaie co-écrite par Boris Strougatski (l’auteur de Stalker). C’était le premier film de Constantin Lopouchanski, qui avait travaillé avec Tarkovski. A l’époque, la Semaine projetait ses films dans la petite salle Jean-Louis Bory, à l’intérieur du Palais. Les portes vitrées étaient légèrement teintées. La légende dit que Lopouchanski, surveillant le début de sa projo à travers la porte, avait immédiatement cru que Sovexport avait livré une copie sépia. Il avait hurlé, trépigné, engueulé le Goskino, Lenfilm, si ça se trouve, c’était remonté jusqu’au Kremlin. Quand on lui eut prouvé par A+B que le noir était bien noir et le blanc bien blanc, il fut non pas envoyé au goulag, mais en disgrâce. Je ne sais pas si l’histoire est vraie, mais elle le mériterait. » A.F. (propos recueillis par Gautier Roos) |


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