« Bait » de Mark Jenkin : la Cornouaille crève en noir et blanc

Réalisateur d’Enys Men, Mark Jenkin a tourné Bait avec une caméra Bolex, en 16mm noir et blanc, sans son synchrone et a développé lui-même la pellicule dans son évier. Ce niveau de bricolage monastique pour raconter l’histoire d’un village cornouaillais colonisé par les résidences secondaires londoniennes a quelque chose d’obstinément beau, comme si Jenkin avait décidé que la seule façon honnête de filmer la disparition de son propre monde était de ressusciter un matériel que même les cinéastes nostalgiques ont mis au rebut.

Le pitch tient sur une étiquette de sardine. Martin (Edward Rowe, magnifique bloc de granit boudeur) est pêcheur sans bateau, parce que son frère a transformé le rafiot familial en navire touristique pour emmener les bobos en excursion. Pour compenser, Martin monte ses casiers sur la plage, à la main, dans le village qu’il a toujours connu et qui ne lui appartient plus. Une famille londonienne aisée a racheté sa maison d’enfance et s’y installe pour les vacances, remplace les filets de pêche par des objets de décoration, et s’étonne que le garçon du coin soit de mauvaise humeur quand leur Range Rover bloque l’accès au port. Tout le monde essaie d’être poli. Personne n’y parvient très longtemps.

Ce que Jenkin réussit, c’est à filmer ce drame social, non pas comme un pamphlet anti-gentrification, mais avant tout comme un objet franchement bizarre. Le montage est kaléidoscopique au point de désorienter : on saute du passé au présent au futur hypothétique sans prévenir, des plans ultra-serrés sur des mains qui réparent des filets alternent avec des images presque expérimentales où la pellicule semble avoir été maltraitée. Les rayures sur la pellicule sont délibérées, les dialogues post-synchronisés créent ce décalage qui rend tout un peu irréel, certains plans paraissent avoir été développés en négatif juste assez longtemps pour qu’on se demande si on a rêvé.

Edward Rowe porte le film avec une économie de moyens qui fait passer les acteurs de méthode pour des bavards. Son visage, taillé dans une pierre que les vagues ont arrondie, sait dire trois phrases en un froncement de sourcils. Chloe Endean, qui joue sa complice improbable, tient le contrepoint avec une vivacité punk bienvenue. Quand la catastrophe finit par arriver, il n’y a aucun suspense là-dessus, le film annonce sa tragédie dès le premier plan, elle survient avec la sobriété glaciale d’un constat d’huissier. Personne ne fait de discours. Personne n’en a besoin.

Bait a remporté le BAFTA du meilleur premier film britannique en 2020, reconnaissance improbable pour un objet aussi radicalement bricolé, dans un système qui récompense d’habitude les œuvres à 30 millions de livres avec Kenneth Branagh. Vous connaissez la suite, Jenkin a ensuite tourné Enys Men dans la foulée, avec la même caméra et probablement le même évier. Bait nous arrive, en salle, grâce au travail d’ED Distribution.

3 juin 2026 en salle | 1h 29min | Comédie dramatique, Drame
De Mark Jenkin | Par Mark Jenkin
Avec Edward Rowe, Simon Shepherd, Mary Woodvine

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