[QUAND L’EMBRYON PART BRACONNER] Kōji Wakamatsu, 1966

En 1966, Kōji Wakamatsu vient de claquer la porte de la Nikkatsu après l’affaire des Secrets derrière le mur, son film avait été sélectionné à Berlin l’année précédente, la critique japonaise avait hurlé à la trahison nationale, et le studio avait décidé qu’il était temps que Kōji aille prendre l’air ailleurs. Il fonde alors sa propre boîte de production, la Wakamatsu Production, dans un petit bureau tokyoïte où il ne se passe pas grand-chose. Par un jour de pluie, il regarde par la fenêtre. Il imagine un type qui enlève une femme chez lui et la séquestre plusieurs jours. Il appelle son pote Masao Adachi, futur scénariste de Nagisa Ōshima, futur membre de l’Armée rouge japonaise, pas exactement le voisin qu’on invite à dîner, et lui demande d’en faire un scénario. Quand l’Embryon part braconner sera tourné en une semaine, dans les bureaux mêmes de la Wakamatsu Pro, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour un décor. Le film rapportera suffisamment pour financer les dix suivants.

Le dispositif est d’une simplicité chirurgicale. Un homme, une femme, un appartement. Marukido (Hatsuyo Yamaya) invite Yuma (Miharu Shima), sa collègue, « chez lui ». Il commence par être charmant. Il finit par l’attacher nue à un lit sans matelas, la battre, la soumettre à tout un tas de rituels sadiques que le film ne cherche ni à esthétiser ni à rendre supportables. Entre deux crises, il s’effondre en position fœtale, pleure sa mère, pleure sa femme, partie, pleure l’enfant qu’elle voulait et qu’il refusait. Le sadique comme bébé raté, c’est sans doute la thèse psychanalytique du film. Elle est assez peu originale, mais Wakamatsu ne l’illustre pas, il la dissèque. Ce qui « sauve » L’Embryon du simple torture porn, et la distinction mérite d’être creusée plutôt qu’écartée d’un revers de main, c’est la forme. La photographie filme le huis clos avec des angles qui rappellent un Ozu domestique autant que le théâtre expressionniste allemand. Le montage insère des flashbacks en respiration, des séquences oniriques où Yuma s’échappe mentalement. Une musique baroque, Vivaldi approximativement piétiné, tourne en boucle pendant les pires moments, créant ce décalage ironique que les Japonais de cette génération maîtrisaient à la perfection.

La séquence d’ouverture montre des photos de fœtus. Le titre entier s’explique là, dans cette imagerie qui relie la violence conjugale à la peur primale de la reproduction. Le film se termine par une catharsis. Violence restituée, bourreau devenu victime, ordre cosmique rétabli en soixante secondes, qui ne console personne mais suffit à transformer l’objet en autre chose qu’un cauchemar gratuit. Wakamatsu enchaînera avec Les Anges violés, Va, va, vierge pour la deuxième fois, une filmographie entière construite sur ce socle : la chambre close comme microscope pour observer le Japon d’après-guerre en train de se décomposer. Quand l’Embryon part braconner en est le premier spécimen. Il n’a pas vieilli, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise chose.

1h 12min | Drame
De Koji Wakamatsu | Par Masao Adachi, Koji Wakamatsu
Avec Hatsuo Yamatani, Miharu Shima
Titre original Taiji ga mitsuryosuru toki

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