La séance de rattrapage : « Enys Men » (Mark Jenkin, 2022)

En 2019, Mark Jenkin tournait Bait (dont nous parlerons, ne vous inquiétez pas) en 16mm noir et blanc avec une caméra Bolex et du son postsynchronisé. Une façon de faire qu’on n’avait plus vue depuis les années 60, pour parler de la gentrification d’un village de pêcheurs cornouaillais. Le film remportait le BAFTA du meilleur film britannique. Trois ans plus tard, il revenait avec Enys Men. Même Bolex, même pellicule, cette fois en couleur, même côte battue par le vent, mais un objet cinématographique d’une nature radicalement différente : non plus un drame social ancré dans le présent, mais un voyage dans ce que les physiciens appellent l’éternalisme : théorie selon laquelle passé, présent et futur coexistent simultanément dans un univers-bloc où rien ne disparaît vraiment.

La Bénévole vit seule sur une île déserte au large de la Cornouaille en avril-mai 1973. Sa mission : documenter sept fleurs rares sur une falaise. Sa routine : descendre jusqu’aux fleurs, constater qu’il n’y a « aucun changement », jeter une pierre dans un puits de mine, rentrer, noter dans son journal. Recommencer. La répétition est le dispositif narratif et philosophique du film. Ce qu’elle voit en chemin : des mineurs qui toussent, des femmes en robes d’une autre époque, une version plus jeune d’elle-même, des marins noyés. C’est du présent. Tout se passe en même temps. La mine était active, elle est abandonnée, elle sera oubliée, tout à la fois.

Ce que Jenkin réussit avec ses moyens dérisoires est proprement stupéfiant. Faire sentir physiquement, dans le grain de la pellicule et dans le montage qui coud ensemble des temporalités disjointes, que le sol sous nos pieds retient tout ce qui l’a traversé. Les lichens qui poussent sur les fleurs réapparaissent sur la cicatrice abdominale de la Bénévole. Le manteau rouge qu’elle porte répond aux rouges des fleurs. La couleur ici n’est pas de la décoration mais un système de correspondances qui relie le corps humain à la végétation et à la roche, comme si la Cornouaille elle-même était un organisme dont les habitants ne seraient que des manifestations temporaires.

Enys Men n’est pas un film d’horreur au sens strict. L’horreur y est dans la forme, comme l’a dit Jenkin : dans le fait que rien ne passe, que tout recommence, que les mineurs meurent de leurs poumons tous les jours depuis deux siècles et continueront de le faire. C’est le folk horror le plus radical qui soit, non pas la peur du rituel ancien, mais la terreur sereine du temps immobile.

1h 31min | Drame, Fantastique
De Mark Jenkin | Par Mark Jenkin
Avec Mary Woodvine, Edward Rowe, Flo Crowe

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