« Everytime » de Sandra Wollner : en regardant le soleil

Film difficile à définir, à circonscrire, qu’Everytime, ce troisième opus de la réalisatrice autrichienne Sandra Wollner. Dans un Berlin contemporain, une jeune mère et ses deux filles partagent un quotidien ordinairement chaotique dans la proximité enveloppante, parfois importune, d’un appartement un peu trop petit pour elles. Alors qu’elles s’apprêtent à quitter la ville pour leur séjour rituel aux Canaries, l’adolescente Jessie fait le mur pour passer la nuit avec son ami Lux. Et quelque chose de terrible se produit. Ou plutôt, peut-être, comme le dit Alice Palmer à la fin de Lake Mungo (Joel Anderson, 2008), « quelque chose de terrible s’est déjà produit, mais ça ne m’a pas encore atteint » – car Jessie semble partager avec elle une obscure conscience de sa propre fin, imminente. Entre le « documenteur » Twin Peaksien en found-footage et le drame en Super 35, coloré et lumineux, la comparaison (contre toute attente) s’impose. Les deux films sont des requiem – l’un crépusculaire, l’autre baigné du soleil de Tenerife – qui s’attachent, chacun à sa manière, à exprimer une mélancolie si grande que son influence contamine le monde : à celle de Lake Mungo, inerte et mortifère, répond celle d’Everytime, créative et éthérée. Tous deux traitent du travail du deuil et de la mémoire, ou du travail de la mémoire dans le deuil, et joignant la forme au fond, se transforment à mesure qu’ils avancent.

Dès la première partie, Wollner joue sur l’espace restreint de l’appartement et la longue focale avec laquelle elle maintient, dans les scènes d’extérieur, ses personnages à distance. Entre le micro et le macro, entre l’intimité familiale qu’elle parvient à capturer en peu de mots et une sorte de dilution du sujet dans le monde, la réalisatrice filme un Berlin qui fait se côtoyer densité urbaine intense et espaces dépeuplés, presque sauvages, dans lesquels l’individu peut se fondre ou disparaître. Jessie et sa petite sœur Melli (incroyable Lotte Shirin Keiling) construisent et partagent un monde bien à elles dans Minecraft, un univers serein et indifférent dont les paysages, les sons et les règles vont s’immiscer progressivement dans le film. On assiste de très loin à la scène silencieuse de la chute, qui capture ce basculement – typique du jeu, mais aussi du souvenir – entre la première et la troisième personne, ce détachement du regard qui scinde la perspective et confond le spectateur.

Après quelques mois d’ellipse, le chagrin fait dériver irrésistiblement l’un vers l’autre les individus impliqués dans le drame. S’il s’agit du fragment le plus conventionnel du film, déjà la mémoire y tisse un réseau de correspondances et d’interférences qui, comme les échanges de regards impossibles des Échos du passé (Mascha Schilinski, 2025), ressuscitent la disparue. Le superbe et inquiétant film de Schilinski, sorte de cousin gothique d’Everytime, arbore d’ailleurs des titres qui lui siéraient tout aussi bien : Sound of falling en anglais, In die Sonne Shauen en allemand – « en regardant le soleil ». À l’approche de l’anniversaire de Jessie, la famille recomposée entreprend le voyage à Tenerife avorté quelques mois plus tôt. Là, dans ce lieu marqué des tout premiers souvenirs, les paysages volcaniques de l’île et l’objectif nostalgique de Gregory Oke (Aftersun, 2022) suggèrent la plasticité d’un monde qui entre en symbiose avec les personnages. L’univers du jeu infléchit les contours du réel, et alors que, comme Jessie avant sa chute, tous regardent le soleil, quelque chose d’impossible se produit.

Ce dernier segment laisse s’épanouir pleinement les ferments lynchéens du prologue et, en se jouant des conventions narratives et des carcans du genre, se prémunit entièrement de l’écueil dangereux du pathos. Si la topographie versatile du film, presque obstinément insaisissable dans sa fuite vers l’avant, et qui laisse subsister derrière elle quelques zones d’ombre, aura des chances de laisser les cartésiens les plus endurcis sur le carreau, Wollner compose ainsi une variation unique sur le deuil. Rhapsodie métaphysique qui touche à quelque chose de plus grand sans jamais écraser ses personnages – faisant passer (le pourtant très apprécié) Sirāt (Oliver Lax, 2025) pour un capricieux accès de nihilisme –, Everytime inverse le motif de la chute, nous enjoint à lever les yeux pour contempler le ciel.

11 novembre 2026 en salle | 1h 59min | Drame
De Sandra Wollner | Par Sandra Wollner, Roderick Warich
Avec Birgit Minichmayr, Tristan López, Lotte Shirin Keiling

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