« Kubi » de Takeshi Kitano : ENFIN visible en France via Netflix, une fresque gore et hilarante qui fait un bien fou

Dans Kubi de Takeshi Kitano, qui nous arrive enfin sur une plateforme après des années passées dans les limbes (on l’avait découvert à Cannes en 2023 !), il y a, à dire vrai, tout ce qu’on aime et tout ce qu’on recherche sur un plateau. Du gore partout, tout le temps. Des tripes, de la sauvagerie, de la vraie transgression. Treize ans après son passage cannois avec Outrage, le touche-à-tout, également acteur, animateur de télévision, écrivain et peintre, barbouille de sang sa fresque épique, ultraviolente, queer (si, si !) et hilarante (oh oui !), et ça fait un bien fou.

Pour les amatrices et amateurs, Kubi peut se voir comme un prolongement de son excellent film de sabre Zatoichi (2003), mais c’est aussi l’aboutissement d’un vieux projet : Kitano avait commencé à écrire ce scénario il y a une trentaine d’années, au début de sa carrière de réalisateur. Le projet n’a toutefois pris une forme concrète qu’en 2019, avec la publication au Japon de son roman éponyme, situé au XVIᵉ siècle. L’histoire est celle d’Oda Nobunaga, seigneur de guerre qui cherche à unifier le Japon, mais se retrouve confronté à la rébellion de l’un de ses généraux, Araki Murashige, qui finit par disparaître. Les autres seigneurs de guerre se lancent alors à sa recherche, avec l’ambition de s’attirer les faveurs de Nobunaga et, peut-être, de lui succéder : « C’est un scénario qui le taraude depuis un certain temps, dont il avait déjà écrit un roman historique, extrêmement bien documenté », précise Yves Montmayeur,, que nous avions sollicité à Cannes. « C’est presque comme Alain Decaux qui revient sur une période de l’histoire de France au Moyen Âge. On ne connaît pas cette facette-là de Kitano en France. Mais les Japonais, eux, la connaissent. Kitano, c’est un véritable historien, pas uniquement de l’histoire japonaise, mais de l’histoire mondiale : il peut parfaitement disserter sur la Guerre de Cent Ans et donner une somme conséquente de détails. C’est un passionné d’histoire et ce personnage d’Oda Nobunaga lui tient à cœur, parce que c’était un grand maître de guerre au XVIᵉ siècle, l’un des grands chefs de guerre et un fin stratège politique, qui reste connu pour avoir essayé d’unifier le Japon. C’était aussi un vrai excentrique, une espèce de Roi Lear très shakespearien qui était justement en dehors de toutes les conventions, de toutes les règles et de tous les clichés qu’on avait sur le Japon. Quelqu’un qui ne respectait absolument pas les convenances, qui était très trivial, qui rembarrait tout le monde avec un côté ogre. Je pense que c’est aussi cet aspect-là qui a dû séduire Kitano, parce qu’on ne peut guère imaginer quelqu’un d’autre que lui pour l’interpréter au cinéma. C’est quelqu’un qui se foutait complètement du qu’en-dira-t-on, qui n’en faisait qu’à sa tête, qui n’écoutait pas les conseils des politiciens. Et vraiment hors de contrôle. » 

Avec son budget de 1,5 milliard de yens, soit plus de 10 millions d’euros, Kubi s’impose comme une production ambitieuse pour les standards japonais. « Un ami de l’entourage de Kitano me le décrivait comme une sorte de Full Metal Jacket chez les samouraïs », poursuit Yves Montmayeur. « Avec un projet aussi énorme, il est question de se mesurer là aussi avec le maître de toujours, Akira Kurosawa. » Mais les explosions de sang ne sont pas du même ordre chez Kurosawa, le réalisateur de Ran. On retrouve ici une tension shakespearienne, tout en excès et en stupre, où la loyauté occupe une place centrale, qu’elle soit politique ou amoureuse. Difficile, pour celles et ceux qui ont tant aimé le cinéma de Kitano, de Sonatine à Violent Cop, en passant par Hana-Bi, de ne pas penser aux yakuzas en observant ces seigneurs de guerre confrontés aux codes d’honneur, aux luttes intestines et aux trahisons. Mais au-delà de tous ces signes reconnaissables, il faudrait parler du plaisir simple et pur de filmer, de la jubilation à s’aventurer dans tous les excès et à faire un bras d’honneur à toutes les bienséances. Kitano n’en a plus rien à foutre, et tant pis si cela vous déplaît, si son mauvais goût vous choque. En revanche, cinématographiquement, épiquement, humoristiquement, il est dans une forme olympique. C’est gore, c’est amoral, c’est bouffon. Que demander de plus ?

2h 11min | Action, Drame, Historique
De Takeshi Kitano | Par Takeshi Kitano, Takehiko Minato
Avec Takeshi Kitano, Hidetoshi Nishijima, Ryô Kase

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