« La Gradiva » de Marine Atlan : chef-d’œuvre

La sortie scolaire, ce passage quasi obligé pour tous ceux ayant foulé les bancs d’une école ou d’un lycée, a curieusement rarement été le point de départ d’un teen movie. Marine Atlan prend les devants, et elle a bien raison. Et pas n’importe où d’ailleurs : tout ce beau monde pré-Baccalauréat se retrouve à Naples pour aller à la rencontre des ruines de Pompéi. La génération tasty crousty à la conquête des cendres. Comme un rêve qu’on fait après s’être un peu trop reposé la tête sur la vitre du train, les premières images défilent : des rails, des paysages et des photos froissées. Le jardin d’un château, des sourires volés. Patience, on comprendra plus tard. Et puis il y a deux corps enlacés, embrumés et compressés par la vitre d’une cabine. Deux ados font l’amour. Deux autres regardent. Voyeur, voyeuse. Les regards se croisent. Qui regarde qui et pourquoi ? Attendez, on vous dit… Naples, choix parfait s’il en est, ne serait-ce que sa « cinégénie », son atmosphère propice aux souvenirs, à son sens du romanesque et du désastre. Et un goût pour le désordre semblable à l’adolescence même : un mille-feuille d’époque, de bruits et d’odeurs. Le théâtre parfait pour une dernière année de lycée, entre le bord du gouffre et le trampoline, le début de la fin et la fin du début. Et puis le volcan bien sûr, qui bouillonne, qui frémit.

Marine Atlan a bien appris ses leçons chez Pialat et Kechiche, provoque le naturel, invite à l’improvisation, filme ses empoignades prof/élèves comme si elle filmait un chœur. On s’y accroche très vite, on y colle nos souvenirs à la colle UHU : tout y est vrai, irritant, cocasse. Le point culminant étant la visite houleuse d’une fresque, où derrière le joli dérapage, la dynamique des personnages se dessine toute seule. Toni l’agitateur, James le faux sage, Marion la tête, et Mme Mercier, cette professeure exaltée, excédée. La tentation du cliché est immense, son danger rôde. Mais Atlan détourne tout ce qu’on pouvait attendre d’eux. En figure de proue un poil Arakienne (période Totaly fucked up et Nowhere), Toni incarne à merveille cela. C’est le coq de la basse-cour, le blagueur, le frondeur. Derrière le bla-bla, un vide à remplir : la recherche d’un passé, le besoin d’accorder son histoire, de trouver ses racines. Et puis son truc, c’est les garçons, et il ne s’en cache pas : l’amour immense qu’il porte à son bestie James pourrait passer pour du drama de fortune, mais on est passé à autre chose.

Le problème est ailleurs. James justement, le pasolinien, l’ambigu, qui attire les regards, comme une statue sur laquelle on projette l’histoire que l’on veut. Suzanne, la première de la classe qui a grandi plus vite, plus fort, a cette lucidité, cette blessure, qui glace et désarçonne. Et enfin l’instit, formidable Antonia Buresi, dont la solitude et la fatigue se chuchotent en pointillé. Tous connaîtront un séisme intérieur, comme si les fissures de la terre napolitaine les contaminaient à leur tour. Sur une génération conspuée, Atlan porte un regard fasciné et jamais condescendant, jamais réduit à des veaux accros aux écrans. Elle saisit leur désenchantement, leur vitalité, leur confrontation au monde, leur conscience politique. Mais aussi le manque d’écoute, les perspectives troubles, la mélancolie vorace.

On aimerait vous dire que La Gradiva s’impose comme un livre d’images léger et solaire. Il va, encore heureux, bien au-delà de ça. Il suffira de quelques gouttes d’une encre rouge pour que la machine du grand film de dolce vita s’enraille. Après les cris de joie, après les courses dans les rues napolitaines, les grands plongeons, le silence des palais, le froid du marbre, les confessions de dortoir, il ne restera que cette voix blanche qui nous fait soudainement basculer de l’autre côté. Et au fond, nous aussi, on prie que « tout n’est pas sale ». Premier film, premier chef-d’œuvre. C’est comme ça.

21 octobre 2026 en salle | 2h 25min | Comédie, Drame
De Marine Atlan | Par Marine Atlan, Anne Brouillet
Avec Antonia Buresi, Colas Quignard, Suzanne Gerin

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