[INTERVIEW MASCHA SCHILINSKI] Rencontre avec la réalisatrice des fantastiques « Echos du passé »

Cannes 2025 a eu son lot de films chaos, et parmi eux, le deuxième long-métrage d’une réalisatrice allemande jusqu’alors encore inconnue en France, Mascha Schilinski. Les Échos du passé (Sound of Falling en anglais), Prix du jury, est une œuvre d’une grande maîtrise formelle et s’impose comme l’un des films à découvrir en ce début d’année. De passage à Paris, nous avons pu rencontrer Mascha Schilinski pour tenter de dénouer les nœuds de ce film si opaque et si fascinant.

Votre précédent film, qui est aussi votre premier, Dark Blue Girl, n’a malheureusement pas été distribué en salles en France. Le public français va donc découvrir votre cinéma avec Les Échos du passé. Pouvez-vous me raconter votre parcours, ce qui vous a amené à la réalisation de films ?
Mascha Schilinski : Je ne suis pas devenue réalisatrice de manière typique, dans le sens où on m’aurait offert une caméra pendant mon enfance, et que je me serais mise à tourner des petits films à 5 ou 10 ans. J’étais plutôt quelqu’un avec d’énormes difficultés à l’école. J’ai quitté cette dernière, avant qu’elle ne m’éjecte, puis j’ai beaucoup voyagé pendant quelques années. J’ai toujours eu envie de m’exprimer en tant qu’artiste, sans savoir par quel médium. À mon retour à Berlin, j’ai voulu reprendre des études mais je n’avais pas de baccalauréat. Je ne pouvais donc pas faire ce que je voulais, sauf suivre des études en cinéma. J’ai commencé par suivre un cursus sur l’écriture de scénarios, puis je me suis lancée en tant qu’auteure, avant de reprendre de nouveau des études pour devenir réalisatrice, et c’est dans ce cadre que j’ai réalisé mon premier film, Dark Blue Girl.

Est-ce que Dark Blue Girl est lié aux Échos du passé, et si oui, de quelle manière ?
Ils ne sont pas vraiment liés, ou alors seulement par le fait que les enfants sont à nouveau au cœur des Échos du passé. Les enfants me fascinent car je crois qu’ils ont une force d’hallucination qui leur permet de découvrir des choses que les adultes veulent leur cacher. Ils ont également cette faculté à remettre en question des concepts qui dirigent nos vies et, ainsi, à en révéler l’absurdité.

Pouvez-vous me raconter la genèse des Échos du passé ?
Avec ma co-auteure Louise Peter nous avons longtemps discuté sur les choses qui s’inscrivent dans le corps, au-delà du temps, et qui se sont passées avant notre naissance. Nous avons collectionné un certain nombre d’informations sur des phénomènes de transmissions transgénérationnelles du traumatisme. Nous avons constaté qu’il s’agissait davantage d’une matière de qualité littéraire, car invisible, donc nous avons dû réfléchir à la manière dont nous allions le traduire à l’image, dans un film. Nous n’avions pas d’idée, jusqu’au moment où nous avons trouvé ce lieu, la ferme du film, qui nous est apparu comme un réceptacle dans lequel nous pouvions rendre visible ces choses. Ce qui m’a fasciné dans ce lieu, c’était la possibilité d’y donner à voir la simultanéité des temporalités. On pouvait y faire à la fois une expérience très profane, autant qu’existentielle.

Et justement, comment avez-vous trouvé cette ferme ?
Je connais ce lieu depuis 2018. Et quand la pandémie du covid-19 est arrivée, nous avons cherché, Louise et moi, à quitter Berlin pour nous rendre à la campagne, et nous avons donc résidé dans cette ferme. Mais je n’avais pas du tout envisagé au départ cet espace comme un possible lieu de tournage.

Le récit tourne autour du destin de quatre jeunes filles et femmes sur plus d’un siècle. Comment s’est déroulé le casting de ces jeunes actrices talentueuses, et la direction d’acteur sur le tournage ?
Nous avons pris beaucoup de temps pour constituer le casting du film. Le plus difficile a été de trouver la jeune actrice qui jouerait Alma. Nous avons vu des centaines de petites filles avant de trouver Hanna (Heckt). Nous avons ensuite construit la famille autour d’elle. Nous tendions à trouver des interprètes avec des visages d’époque (début 20ᵉ siècle, années 1940 et années 1970-1980). Par cette façon de faire, nous avons bâti un ensemble composé d’acteurs non-professionnels et de comédiens réputés en Allemagne.

À la vision du film, j’ai l’impression qu’on pourrait facilement le catégoriser comme un drame historique ou social, mais avec cette ferme funeste qui ressemble à une maison hantée, la présence de fantômes, et avec vos choix de mise en scène, comme ces regards à travers les trous de serrure ou l’entrebâillement d’une porte, j’ai parfois retrouvé la grammaire typique du cinéma d’horreur ou du récit gothique. Est-ce que le genre horrifique ou fantastique a été une influence pour Les Échos du passé ?
Ni l’un ni l’autre, pour répondre à votre question. Je souhaitais faire un film sur le souvenir, ou plutôt sur le fonctionnement du souvenir. Le souvenir travaille avec l’imagination et plus généralement l’imaginaire. Avec mon film, je voulais créer un flux d’images sur une centaine d’années où toutes les personnes qui ont habité cette ferme se souviennent ou rêvent en même temps. Je voulais produire quelque chose comme ce sentiment désagréable que l’on ressent parfois lors d’un traumatisme. On sent comme des images qui remontent en nous, dont on ne sait pas s’il s’agit d’images de rêves, de réalité ou de souvenirs qui ne nous appartiennent pas. Mais, les sensations que ces images produisent sont, elles, très réelles.

Le film multiplie les points de vue et voix off, ainsi que les allers-retours entre les différentes temporalités, notamment par le biais d’un montage symbolique. À bien des égards, j’ai retrouvé une sensation proche de celle vécue devant Le Miroir d’Andreï Tarkovski. Est-ce que ce film a eu une influence sur Les Échos du passé ?
Pas du tout, parce que je n’ai jamais vu ce film. Lorsque notre conseiller dramaturgique nous a dit que quelque chose dans notre projet lui rappelait Le Miroir, je me suis dit que je ne devais surtout pas le voir. En revanche, nous avons davantage été inspirés par des photographies, particulièrement celles de Francesca Woodman, mais aussi celles que nous avons retrouvées dans la ferme, ainsi que des photographies du village et de la région. Nous avons aussi retrouvé des journaux intimes qui ont fourni de la matière pour le film.

Et ces journaux intimes appartenaient à des gens qui ont habité la ferme ?
Nous avons utilisé des journaux intimes appartenant à des gens qui ont habité la région. En revanche, j’ai retrouvé un journal intime dans la maison, mais seulement une fois que nous avions terminé le tournage, lorsque nous avons rangé le matériel.

Les Échos du passé est aussi un grand film de montage. Je me demandais si sa structure avait évolué au cours de la post-production ?
Oui, même si les transitions, les coupures abruptes de l’image et du sonore étaient déjà inscrites dans le scénario. Mais au montage, vous ne pouvez plus faire avec la liberté infinie du scénario. Vous êtes confrontés à un matériel concret, avec ses contraintes. Le premier montage du film correspondait exactement à celui du scénario, et il s’est produit quelque chose de vraiment étonnant. On ne savait plus que le lieu était toujours le même, d’une temporalité à une autre. Nous avons donc retravaillé l’ordre des scènes, nous avons revu les échos et les effets de répétition. Par exemple, nous nous sommes demandé si une répétition avait plus de force lorsqu’elle avait lieu dès la scène suivante, ou bien une demi-heure plus tard dans le film. Ou encore, combien de temps nous allions nous concentrer sur un même personnage, avant, comme spectateur, que nous soyons prêts à passer au récit d’un autre personnage. Ce sont toutes ces choses qui ont évolué au montage.

Le film devait s’appeler initialement The Doctor says I’ll Be Alright, But I’m feeling blue. Un très beau titre, mais peut-être trop long pour qu’il soit conservé. Mais je trouve que Sound of Falling (titre international du film) est aussi un très bon titre car à mes yeux il fait écho à ce son qu’on entend régulièrement dans le film, à la fois très bruyant et imposant mais qui pourrait être interprété comme le son du vide ou du néant.
Moi aussi, j’aimais le titre original du film, mais comme vous le dites, tout le monde trouvait que c’était beaucoup trop long. On a donc cherché un nouveau titre pour la sortie internationale du film, que je trouve également très beau. J’aurais bien aimé avoir eu votre idée, qu’il fait référence au son du rien. Le son joue un rôle très important dans mon film, il en sait presque plus que les personnages eux-mêmes. Parfois le son anticipe des choses, parfois il rend présent des choses inscrites dans le corps des personnages.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!