Alors que Her Private Hell de NWR a globalement déçu la rédaction Chaos, notre journaliste Thibault Rivera vient (courageusement) à sa rescousse. La parole à la défense.
Après le succès cannois de Drive, auréolé du prix de la mise en scène en 2011, le retour sur la Croisette de Nicolas Winding Refn fut pour le moins amer. « Abscons », « autiste », « vain », les termes ne manquaient pas de piquant pour décrire le bad trip bangkokais d’Only God Forgives, qui était autant celui de son protagoniste principal (Ryan Gosling again) que celui de son réalisateur, dont le documentaire My Life Directed by Nicolas Winding Refn a montré la grande détresse artistique et humaine pendant le tournage. En deux années seulement, Refn était passé d’un film d’action mélancolique et pop à un anti-film de baston sur la castration : le résultat ne pouvait, à dessein, que sévèrement contrarier l’audience cinéphile à la recherche d’un Drive 2.
Pour blessante que fut cette expérience, la réception critique de son dernier long-métrage, Her Private Hell, s’est au fond révélée plus douloureuse encore. Le destin du film, présenté en hors-compétition dans la sélection cannoise de mai dernier, était écrit d’avance. Après une décennie employée à radicaliser son cinéma par le biais de séries TV particulièrement catatoniques (Too Old to Die Young, Copenhagen Cowboy), les excentricités de Refn ne surprennent plus : elles indiffèrent. Dans l’agitation cannoise, il fut vite entendu que les 1 h 49 d’ennui valaient tout juste une bonne sieste, et que le cinéma de Refn avait fini par s’épuiser de lui-même. En apparence, le jugement s’entend. La fable cyberpunk de NWR, dont on aurait bien du mal à résumer le scénario (entre deux tournages, une actrice erre dans une ville futuriste en proie à un mystérieux tueur ?), accuse un véritable retard. L’imagerie déployée, que l’on imagine être à peu près ce que ChatGPT pourrait halluciner de Blade Runner, est restée coincée quelque part dans les années 2010, comme si Refn ne s’était jamais remis des néons d’Only God Forgives et de The Neon Demon.
Le premier plan du film, vision kitsch et ringarde d’une skyline dominée par une silhouette monumentale masculine, est en ce sens un modèle de paresse science-fictionnelle et de laideur. Là où la présence de Darius Khondji enivrait l’Americana crapoteuse et glossy de Too Old to Die Young, l’absence d’un grand chef opérateur se fait ici ressentir, tout comme la pauvreté de la direction des costumes et des décors, jamais au niveau des enjeux opératiques de l’œuvre. Tout l’univers visuel du film est ainsi : plat, indistinct et donc, en effet, indifférent. Mais derrière cet ennui imagier, se cache un film peut-être plus intéressant que les critiques cannoises n’ont voulu le faire croire. Reprenant tous les classiques thématiques de son auteur en les passant à la moulinette du conte, le scénario fait mine de prendre pour sujet le tournage d’un film dans le film. Mais, en dissimulant tout du long la présence des équipes techniques et en refusant donc de filmer le contrechamp de la fabrique des images, Refn indifférencie celle-ci du réel. Si le film est par bien des aspects un mashup de l’imaginaire refnien, il l’est ainsi dans le sens d’une abstraction jamais atteinte par le cinéaste qui signe, en toute connaissance de cause, son premier non-film.
Là où le décor urbain (Copenhague, Los Angeles, Bangkok) avait toujours permis à Refn de garder une forme d’ancrage dans le réel, la non-ville de Her Private Hell, baignée dans un brouillard éternel, contribue à noyer toute forme d’attache sensorielle et émotionnelle. Les personnages-acteurs errent dans ces salons sans identité, ces couloirs éternels qui ne ressemblent ni à aujourd’hui ni à demain, éclatant toute notion de temporalité ou de spatialité, à l’image de cette longue scène de clubs qui étire la nuit jusqu’à l’impossible. En nourrissant son propos sur la solitude et l’égoïsme contemporain, Nicolas Winding Refn filme une substance en devenir, le making of d’un film qu’il n’a visiblement pas eu le budget de faire, mais dont il a préféré filmer l’envers plutôt que d’en retrancher la moindre idée.
Le résultat est une sorte d’opéra du pauvre, poussé toujours trop haut et fort par l’extraordinaire musique d’un Pino Donaggio qui semble avoir surévalué le projet dans lequel NWR l’embarquait. Ce contraste procure au film quelque chose d’attachant : comme le Megalopolis de Coppola, avec lequel il n’est pas interdit de voir quelques ressemblances, ce foutoir a l’intelligence de demeurer étrangement drôle et généreux, hybridant giallo fétichiste, film de samouraï, film sur l’isolement pandémique du Covid et pastiche SF à la Bava. Surtout, Her Private Hell confirme la très jolie parenté du cinéma de Refn avec celui de Mandico, dont Apocalypse After (Ultra Pulpe), Dragon Dilatation ou Conann sont des versions organiques et vivantes de cette belle matière morte.
| 23 septembre 2026 en salle | 1h 50min | Thriller De Nicolas Winding Refn | Par Nicolas Winding Refn, Esti Giordani Avec Sophie Thatcher, Charles Melton, Kristine Frøseth |



