« Her Private Hell » de Nicolas Winding Refn à Cannes : même pour les plus grands fans de NWR, difficilement défendable

Présenté hors compétition au Festival de Cannes ce lundi 18 mai, Her Private Hell aura sans doute été l’une des expériences les plus froidement accueillies de cette édition. Une projection glaciale, presque lunaire, durant laquelle les walkouts se sont multipliés au fil des minutes, tandis qu’une partie de la salle finissait par rire à des moments manifestement pensés comme dramatiques ou hypnotiques. À l’arrivée, le constat était brutal : à vingt minutes du générique de fin, les téléphones réapparaissaient déjà dans les mains des festivaliers, signe assez limpide d’un décrochage collectif rarement observé à ce niveau. Non pas un, mais deux avis pour mesurer l’ampleur de ce NWR movie très compliqué.

AVIS 1
Le plus frustrant dans cette nouvelle proposition de Nicolas Winding Refn, c’est qu’elle ne provoque même plus réellement la fascination ambiguë que pouvait susciter son cinéma par le passé. Là où ses œuvres, notamment récentes, jouaient sur une stylisation extrême, très argentesque, flirtant avec un fétichisme visuel (bien trop présent ici, d’ailleurs), Her Private Hell semble pousser cette logique jusqu’à un point de non-retour, comme si le cinéaste ne filmait désormais plus qu’un simulacre de ses propres obsessions. Le film prend alors l’apparence d’un conte mystique en toc, saturé d’images affectées et de symboles creux dont la portée paraît constamment artificielle, voire totalement absconse. L’histoire d’une jeune femme troublée qui part à la recherche de son père et croise la route d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa propre fille à l’enfer. Cette impression de foirade est renforcée par une bande-son pourtant signée par le compositeur italien Pino Donaggio (ce piano lourdaud… mais où est passé le synthé ?), rapidement éprouvante, omniprésente, assourdissante même, venant écraser les scènes au lieu de les habiter. Une musique qui ne crée jamais de transe mais finit surtout par épuiser, accentuant encore la sensation d’assister à un objet fermé sur lui-même, incapable de communiquer autre chose que sa propre autosatisfaction esthétique.

Et puis il y a ces dialogues, probablement l’élément le plus déconcertant du film. Des échanges si ineptes, si déconnectés de toute émotion ou logique interne, qu’ils finissent parfois par ressembler à une gigantesque provocation. À plusieurs reprises, difficile de savoir si le film cherche sincèrement à atteindre une forme de poésie abstraite ou s’il sombre involontairement dans le troll auteuriste à portée internationale. On ne comprend souvent rien à ce qui se joue à l’écran, mais le problème n’est même pas là : l’incompréhension pourrait être stimulante si elle ouvrait des pistes, des sensations, un vertige. Ici, elle ne produit qu’un vide, même pas hypnotique.

Le plus paradoxal reste peut-être le décalage entre le film et la parole publique de son auteur. Car lors de sa conférence de presse, Nicolas Winding Refn s’est montré bien plus passionnant que son œuvre elle-même, livrant un discours sincère et stimulant sur la création, le désir d’expérimentation, son rapport à l’image ainsi que ses expériences de vie récentes l’ayant affecté. Une lucidité et une énergie que l’on aurait aimé retrouver dans Her Private Hell, film qui donne malheureusement davantage l’impression d’un enfermement narcissique que d’une véritable exploration cinématographique. A.C.

AVIS 2
Passé avec succès du côté du petit écran, voilà maintenant plus d’une décennie que s’allongeait l’absence au cinéma de Nicolas Winding Refn, petit génie esthétique derrière, entre autres, Drive, Only God Forgives et The Neon Demon. Le Danois, passé par la Croisette en 2016 pour ce dernier, y revient cette année avec son nouveau-né Her Private Hell, étrangeté prenant place dans une métropole futuriste aux prises avec un tueur masqué, tandis qu’une jeune femme, Elle, tente de renouer avec son paternel.

Jusqu’ici assez irréprochable plastiquement, Nicolas Winding Refn montre avec cette nouvelle itération les signes d’un certain déclin. Le magnifique, toujours plus proche de la couverture de magazine que du véritable plan de cinéma, côtoie ici l’hideux, dans des lumières néon inmaîtrisées bavant sur les fonds numériques de nombreux décors. Le cinéaste semble, comme jamais auparavant, cruellement manquer d’idées formelles pour dynamiser une mise en scène très figée, neurasthénique voire paresseuse tant tout (ou presque) est vu dans des plans très neutres, exempts de toute vie. Tout devient décor, costume, maquillage, certes souvent très esthétique, mais rarement propice à davantage qu’au symbolisme d’un cinéaste qui se regarde faire, sans effort. Ne reste qu’une maigre séquence de soirée pour convier une once de vie dans un objet bien artificiel, geste bienvenu s’il n’était au final pas au service d’un fond adolescent, voire bête.

C’est là sans doute que Refn épouse le plus nettement la caricature à laquelle le résumaient ses détracteurs. On saisit, après à peine quelques minutes écoulées, que les personnages ici développés n’auront guère plus de consistance que de simplistes fantasmes à la caractérisation plus que grossière, ne craignant même pas de foncer vers le stéréotype de la blonde écervelée de la manière la plus directe qui soit. Si le flux planant des dialogues du cinéaste ne semble pas avoir franchement changé, quoiqu’ici en proie à des interprétations pour le moins égarées, c’est bien son épaisseur qui en devient confondante de bêtise, prétendant au mystique pour ne filmer que l’abscons, jusqu’à, au détour d’une séquence, faire miauler ses personnages féminins (oui, vraiment). L’appel du long-métrage au conte n’excuse pas même cette superficialité tant le film verse dans le geste le plus poseur et creux qui soit, à grand renfort d’une bande musicale sirupeuse soi-disant proche du ballet, mais plus apte à noyer nos encéphales déjà agacés. N’est pas David Lynch ou Bertrand Mandico qui veut, tout est creux.

Surnage alors peut-être un segment plus proche des rivages connus du cinéaste, à base de violence vengeresse organique et de lumières plus tamisées, l’écartant alors un temps de ses affres prétentieux. Ce n’est finalement que passager tant le cœur du projet se veut féminin, s’essayant au portrait d’une émancipation familiale sur fond de guerre masculine de possession des corps féminins. Le geste s’avère aussi creux que son emballage tant il est mû par des personnages bêtes, caricaturaux jusqu’à la misogynie la plus crasse qui soit, englués dans un érotisme pénible. Le coming of age émancipateur que cherche à vendre Refn ne prend jamais, émaillé par un regard souvent gênant sur les corps, et un fond qui ramène toujours ses personnages à des folles courant après les hommes. À croire que le snobisme prétentieux du bonhomme a déteint sur ses films. L.R.

1h 49min | Thriller
De Nicolas Winding Refn | Par Nicolas Winding Refn, Esti Giordani
Avec Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!