Le Grand Pouvoir du Chninkel, Valérian et Laureline, L’enfant penchée, Metal Hurlant, Universal War One, Druuna… Romain Daudet-Jahan, réalisateur de Kyma, l’onde mystérieuse en salles le 5 août, nous parle de ses BD SF préférées.
« Je devais avoir une dizaine d’années. L’enfant penchée est une bande dessinée des Cités obscures (Casterman), de François Schuiten et Benoît Peeters, deux auteurs belges qui ont créé une série située entre la science-fiction et le fantastique. Elle se déroule dans un univers parallèle à la Belgique, à Bruxelles (enfin, une ville qui s’écrit « Brüsel », avec une orthographe différente). Chaque album est indépendant, avec une forme et une approche différentes. C’est sublimement dessiné par François Schuiten, qui, si mes souvenirs sont bons, est le fils d’un architecte. Il a donc développé très tôt un sens incroyable des proportions et une capacité exceptionnelle à représenter l’architecture. Et à chaque fois, il y a des idées assez géniales, subtilement surréalistes. Là, par exemple, c’est L’Enfant penchée (Casterman). On est dans un univers presque steampunk et, comme son nom l’indique, le personnage principal se met soudainement à être… penché. C’est-à-dire que la gravité n’agit plus de la même façon sur elle. Et puis il y a des idées de mise en scène complètement folles : par exemple, l’irruption de la photographie en plein milieu de la BD, avec une sorte de roman-photo qui dialogue avec le récit dessiné. Ce sont des aventures très surréalistes. Franchement, c’est formidable. Je conseille toute la série Les Cités obscures, et notamment La Théorie du grain de sable (Casterman), qui est une BD géniale. Dans un appartement du Bruxelles réel, quelqu’un découvre un peu de sable près de son lit, sans comprendre pourquoi. Puis, chaque jour, il y en a davantage. En parallèle, l’histoire suit un autre personnage dans le Bruxelles de l’univers parallèle et raconte la manière dont ces deux mondes finissent par se rencontrer, ou plutôt par entrer en collision. Pendant ce temps, dans l’appartement, le sable continue de s’accumuler jusqu’à envahir entièrement les lieux, avant de déborder dans l’immeuble. C’est complètement surréaliste. C’est fou. Ma BD préférée de Schuiten et Peeters, c’est La Tour (Casterman). On y découvre une gigantesque tour sans fin, sans savoir où est le sommet ni où est la base. Le héros est un réparateur-bâtisseur dont le visage est directement inspiré d’Orson Welles. En fait, c’est quasiment Orson Welles qui tient le rôle principal. À un moment, il se demande : « Mais où sont passés mes employeurs ? Pourquoi n’ai-je plus de nouvelles depuis des semaines ? » Il décide alors de partir vers le sommet de la tour. C’est évidemment une variation autour du mythe de la tour de Babel, et c’est absolument génial. Franchement, je recommande vraiment cette BD. »

« Ensuite, il y a une autre série qui m’a énormément marqué quand j’étais plus jeune : Philémon (Dargaud), de Fred. Philémon, c’est une série absolument géniale. On y suit les aventures d’un jeune homme nommé Philémon, de son âne Anatole et de son oncle Félicien, qui voyagent… dans les lettres du mot « Atlantique ». Dans cet univers, les lettres qui composent le nom de l’océan Atlantique sur les cartes géographiques sont de véritables îles. À chaque album, les personnages se rendent sur l’une d’elles (le C, le E, le O…) et il leur arrive des choses complètement folles. J’ai découvert ça à l’adolescence et ça m’a rendu fou, parce qu’on a parfois l’impression d’être face à de l’écriture automatique. Alors je fais attention, parce que ce sont des premières éditions… Déjà, j’adore les dessins. Fred réalise des planches extrêmement colorées et joue constamment avec la structure même de la bande dessinée. Il déconstruit les pages. Certaines peuvent se lire dans plusieurs sens. Il s’amuse énormément avec les codes du médium. Ce qui est fascinant dans Philémon, c’est que, pour passer du monde réel aux îles de l’océan Atlantique, il faut toujours trouver un passage. Et ces passages changent à chaque album. Ils sont toujours inattendus. Par exemple, ici, les personnages découvrent une sorte de corde qui les enveloppe avant de les ramener dans l’océan, où ils sont pêchés par des espèces de géants en bois. Ils arrivent ensuite sur l’île des Brigadiers, je ne me souviens plus exactement de la lettre correspondante. Puis ils montent dans une calèche qui est en réalité un simple décor de théâtre, entièrement en deux dimensions. Ils sont ainsi transportés dans un monde qui est à la fois vrai et faux. Enfin voilà… C’est incroyable. Je feuillette un peu parce que Fred joue aussi énormément avec les formats. Regardez, par exemple : encore un jeu avec les lettres. Il joue constamment avec la typographie, avec la mise en page… Ça, c’est un personnage récurrent de Philémon : le Manu-Manu, une sorte de main géante qui se déplace comme un véritable animal. Vraiment, c’est extraordinaire. Et dans chaque album, la folie redouble. Dans cet album, le passage vers les lettres de l’océan Atlantique prend la forme d’une gigantesque fermeture éclair. Les personnages l’ouvrent, et l’envers correspond au ciel. Ils cherchent alors des passages à l’intérieur de ce monde. Franchement, je recommande cette série à 2 000 %. Et puis, parfois, Fred mélange aussi les styles graphiques en intégrant des gravures inspirées de la fin du XIXᵉ siècle. Voilà. Philémon, ça m’a énormément marqué. »
« Ensuite, dans un tout autre registre, quand j’étais adolescent, j’ai découvert cette bande dessinée érotique italienne, Druuna (Glénat), de Paolo Eleuteri Serpieri. C’est assez drôle, parce que Druuna est un mélange de science-fiction horrifique à la Alien, d’érotisme et de body horror. Les traductions de l’italien vers le français sont parfois un peu maladroites, ce qui rend certains dialogues assez difficiles à suivre, mais graphiquement, c’est exceptionnel. Serpieri est un dessinateur incroyable. Il a d’ailleurs travaillé avec Alejandro Jodorowsky. Les scénarios deviennent parfois presque incompréhensibles, mais peu importe : tout repose sur une ambiance très forte, avec cette héroïne représentée de manière extrêmement sensuelle, au milieu d’un univers où se croisent horreur cosmique, mutations et créatures qui évoquent parfois H. P. Lovecraft. C’est assez niche, mais je trouve ça vraiment passionnant. »

« Puisqu’on parle de science-fiction, je pense aussi à un auteur français contemporain que j’adore : Denis Bajram. Il a créé Universal War One (Soleil), une série qui m’a énormément marqué lorsque j’étais plus jeune. Là, je les ai tous. Typiquement, c’est le genre d’œuvre qu’il faudrait adapter au cinéma. Tout est déjà là. Bon, ça coûterait une fortune… Je ne sais même pas s’il y a eu de véritables projets d’adaptation. C’est un grand space opera qui se déroule dans un futur où l’humanité occupe l’ensemble du système solaire. Un jour, un immense mur noir apparaît près de Saturne. Personne ne sait ce que c’est. On envoie alors une équipe de bras cassés, une bande de mineurs de l’espace, un peu comme dans Alien, afin d’aller enquêter. Et ces personnages se retrouvent embarqués dans une aventure cosmique infiniment plus grave et plus vertigineuse qu’ils ne l’imaginaient. Franchement, c’est une immense bande dessinée de science-fiction. »

« Dans un tout autre genre, il y a aussi Marc-Antoine Mathieu. Marc-Antoine Mathieu, c’est très, très particulier. C’est un auteur qui déconstruit complètement la bande dessinée. Il joue avec les cadres, les bulles, la narration, les conventions du médium. Il fait des choses extrêmement méta. Par exemple, il a réalisé 3″ (Delcourt), une bande dessinée qui avait beaucoup fait parler d’elle. Chaque case adopte le point de vue… d’un photon. Toute la BD suit donc le trajet d’un rayon lumineux qui traverse les décors, rebondit sur les surfaces et raconte ainsi une enquête policière. Il n’y a quasiment aucun dialogue : chaque case est comme un instant figé, saisi par le passage de la lumière. Le photon se réfléchit dans une vitre, traverse une paire de lunettes, glisse sur une carrosserie, et c’est à travers ce parcours que l’on reconstitue progressivement l’histoire. Je trouve l’idée absolument géniale. Marc-Antoine Mathieu travaille très souvent en noir et blanc. Son personnage récurrent s’appelle Julius Corentin Acquefacques, héros d’une série publiée chez Delcourt, auquel il arrive des choses totalement absurdes dans des univers profondément kafkaïens. D’ailleurs, c’est amusant parce qu’on est complètement chez Kafka. À un moment, Julius tombe tout simplement… sur la bande dessinée que l’on est en train de lire. Il se rencontre lui-même. C’est rempli de mises en abyme et d’humour. Dans une planche, le personnage tient dans ses mains la bande dessinée qui le représente, dans laquelle il tient lui-même la même bande dessinée, et ainsi de suite à l’infini. Je trouve ça hilarant. Ça me fait penser, d’une certaine manière, aux piles de dossiers infinies de Gaston Lagaffe. Marc-Antoine Mathieu, vraiment, c’est un auteur exceptionnel. »

« Puis, évidemment, on ne peut pas parler de bande dessinée de science-fiction française sans évoquer Moebius et Alejandro Jodorowsky. Mais il faut aussi absolument parler de Philippe Druillet. Aujourd’hui, Druillet est peut-être un peu moins connu du grand public que Moebius, même si les passionnés continuent de lui vouer une immense admiration. Pourtant, c’est quelqu’un qui a véritablement révolutionné la bande dessinée. Avec ses compositions de pages complètement éclatées, son refus des cadres traditionnels et ses visions gigantesques, il a inventé une esthétique totalement nouvelle. Sa science-fiction est sombre, baroque, presque dark fantasy. Elle me fait parfois penser à l’univers de Michael Moorcock. C’est une œuvre très adulte, très violente, mais surtout visuellement extraordinaire. Il a eu une influence immense. Druillet, comme Moebius, a énormément influencé les auteurs américains. D’ailleurs, on retrouve dans Alien de nombreuses influences venues de la bande dessinée française publiée dans Métal Hurlant (Les Humanoïdes Associés). Métal Hurlant, c’est ce magazine mythique de science-fiction lancé en 1975 par Jean-Pierre Dionnet, Philippe Druillet, Moebius (Jean Giraud) et Bernard Farkas. Il a marqué les années 1970 et 1980 avant de disparaître pendant un temps, puis de renaître récemment. Ce magazine a révélé toute une génération d’auteurs incroyables. Là, par exemple, c’est Caza, de son vrai nom Philippe Cazaumayou, que j’adore également. Je n’en ai malheureusement pas ici, mais je suis un immense admirateur de son travail. Tout ça, c’est de la science-fiction française. On y trouve du vertige cosmique, de l’horreur, de la comédie horrifique, de la fantasy, des expérimentations graphiques… absolument tout. C’est fou. Et les Américains ont énormément puisé dedans. Quand on regarde Ridley Scott, George Lucas ou beaucoup d’autres, on voit très clairement l’influence de cette école française. »

« De la même manière, George Lucas s’est largement inspiré du travail de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin sur Valérian et Laureline (Dargaud). C’est assez fascinant de mesurer à quel point la France a compté dans l’histoire de la science-fiction mondiale, alors qu’on a aujourd’hui tendance à l’oublier. Je pense qu’il y a plusieurs raisons. Déjà, dans les années 1920 et 1930, on avait en France des auteurs extrêmement influents qui ont nourri l’imaginaire de la science-fiction moderne, y compris aux États-Unis. Mais il y a aussi, je crois, une mauvaise compréhension du terme même de « science-fiction ». En anglais, science fiction signifie littéralement « fiction scientifique ». En français, on a repris l’expression telle quelle, mais elle est souvent perçue comme une littérature moins légitime, davantage associée au divertissement qu’à une véritable réflexion sur la science ou la société. Il y a donc, à mon sens, une partie du sens originel qui s’est perdue dans la traduction. Et puis il y a eu, très bizarrement, une forme d’amnésie culturelle française à l’égard de nos propres auteurs. J’en veux pour preuve le travail immense accompli par Serge Lehman, qui n’a cessé d’exhumer le patrimoine oublié de la science-fiction française, aussi bien dans ses essais que dans ses bandes dessinées. Notamment avec La Brigade chimérique (L’Atalante), dessinée par Gess. C’est une série qui met en scène tous les super-héros français des Années folles et de l’entre-deux-guerres. On en a eu énormément. Simplement, ils ont presque tous disparu de notre mémoire collective. Et cette amnésie est précisément l’un des sujets de Serge Lehman. Il en fait même un moteur narratif. Il a d’ailleurs poursuivi cette réflexion tout au long du cycle de La Brigade chimérique, où cette disparition de la mémoire devient quasiment un personnage à part entière. Il imagine une société qui a oublié ses propres héros. Et c’est finalement exactement ce qui nous est arrivé. Nous avions déjà nos propres super-héros avant que les héros américains ne s’imposent partout. Je trouve cette réflexion passionnante. »

« Après ça, toute une génération a grandi avec Thorgal (Le Lombard). Je n’ai malheureusement pas de Thorgal ici, mais j’ai une autre grande bande dessinée réalisée par Grzegorz Rosiński et Jean Van Hamme : Le Grand Pouvoir du Chninkel (Casterman). C’est une œuvre incroyable. On est dans une dark fantasy qui mêle des accents bibliques, une violence à la Tolkien et une ambiance presque post-apocalyptique, avec une tonalité très sombre et adulte. Et surtout, c’est magnifiquement dessiné par Rosiński. Son trait est extraordinaire. Il y a d’ailleurs, dans certains albums de Thorgal, des scènes extrêmement marquantes et parfois traumatisantes pour ceux qui les ont lus. C’est vraiment superbe. »


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