Lovecraft, Robert Charles Wilson, « Toxoplasma », « Les Xipéhuz », « Tau Zero »… Romain Daudet-Jahan, réalisateur de « Kyma », partage ses livres de SF préférés

Seconde partie de notre entretien estival avec Romain Daudet-Jahan, réalisateur de Kyma, l’onde mystérieuse, en salles le 5 août. Après les BD SF, place désormais à ses romans de SF préférés.

« Il y a un auteur qui est très chaos, c’est H. P. Lovecraft. Son texte le plus célèbre, c’est L’Appel de Cthulhu (disponible notamment chez Mnémos, J’ai Lu, Pocket et dans différents recueils, notamment chez Robert Laffont). Pour ceux qui ne connaissent pas Lovecraft, c’est un auteur américain qui n’a jamais connu un véritable succès commercial de son vivant et qui a été, en quelque sorte, redécouvert après sa mort, notamment grâce à certains de ses amis et admirateurs, qui ont contribué à préserver et publier ses textes. Au fil du temps, il est devenu le principal représentant de ce qu’on appelle aujourd’hui le courant lovecraftien. C’est aussi l’héritier d’Edgar Allan Poe, bien sûr, ça ne vient pas de nulle part, mais il a inventé une horreur vraiment très personnelle. Ce qu’il fait notamment, c’est écrire des textes souvent courts, des nouvelles, racontées du point de vue de journalistes ou de personnes qui témoignent de ce qui leur est arrivé. Ça donne au récit une impression de réalisme très forte. Tout n’est pas raconté comme ça, mais L’Appel de Cthulhu prend, par exemple, la forme d’une sorte d’enquête journalistique. C’est vraiment trop bien. Et ce court texte a eu une influence absolument énorme sur la culture contemporaine et sur l’horreur. Tous les ans, des œuvres naissent autour de Cthulhu et de ce récit, que ce soit des jeux vidéo, des jeux de plateau, des films hollywoodiens ou même de petites productions d’horreur réalisées sur YouTube. Il a vraiment laissé une empreinte immense dans l’horreur et le fantastique.

Dans Underwater (William Eubank, 2020), récemment, sans spoiler le film, il y a une dimension très, très lovecraftienne. Après, ce qui est très difficile avec Lovecraft, quand on veut l’adapter littéralement, c’est qu’il raconte l’innommable. Il parle de ce qui ne peut pas être décrit avec des mots, d’une horreur tellement inimaginable qu’elle rend les hommes fous. Il a développé cette idée d’une horreur indescriptible à travers toute son œuvre, notamment dans un texte très célèbre qui s’appelle Les Montagnes hallucinées (disponible notamment chez Mnémos, J’ai Lu et Pocket). Ce livre a failli être adapté par Guillermo del Toro. Il y a eu plein de rumeurs autour de cette adaptation, et c’est très difficile à porter à l’écran parce que ce qu’il décrit avec les mots, ce sont des êtres humains confrontés à quelque chose que l’esprit humain est incapable de concevoir. Ce qu’il aime raconter, ce sont des individus qui, confrontés à l’innommable et à l’indescriptible, sombrent dans la folie. Il y a un auteur de manga qui s’appelle Gou Tanabe, qui a réalisé plusieurs adaptations en manga de Lovecraft (publiées en français chez Ki-oon). J’en ai plusieurs. C’est vraiment une mission qu’il s’est donnée : essayer d’adapter visuellement Lovecraft. Et il y arrive très, très bien.

Une des inspirations de Kyma, c’est un texte de Lovecraft qui s’appelle La Couleur tombée du ciel (disponible notamment chez Mnémos, J’ai Lu et Pocket), dans lequel il développe une idée incroyable. C’est un récit d’invasion extraterrestre dans une petite ferme américaine, sauf que l’extraterrestre, ou en tout cas la chose venue d’ailleurs, prend la forme d’une couleur. Une couleur que le cerveau humain n’a jamais vue. Cette couleur venue d’ailleurs est en fait une entité d’un autre monde. Cette manière de représenter l’altérité et l’extraterrestre est révolutionnaire. C’est fou d’avoir imaginé ça. Et ça m’a beaucoup inspiré pour Kyma, notamment pour imaginer un être immatériel. La Couleur tombée du ciel a été adaptée en film, mais malheureusement, ce n’est pas incroyable. La couleur est représentée par une sorte de violet pas fou. Une adaptation avec Nicolas Cage, Color Out of Space (Richard Stanley, 2019). C’est rigolo pour Nicolas Cage, mais je conseille plutôt le texte. Et je conseille aussi de découvrir Lovecraft d’une autre manière. Je trouve que c’est un auteur qui s’écoute très bien. C’est très agréable d’écouter ses textes. Il y en a plein sur YouTube. France Culture a même adapté La Couleur tombée du ciel en fiction audio, et je le recommande vraiment parce que Lovecraft fonctionne très bien à l’oral.

Et je vais terminer avec un texte un peu méconnu de lui, qui s’appelle Le Tertre (disponible en français dans différents recueils, notamment chez Mnémos et J’ai Lu). Celui-ci, pour le coup, est raconté à la première personne. C’est un texte fantastique, très étonnant, auquel je repense souvent. C’est une sorte de plongée au centre de la Terre, à la découverte d’une civilisation inconnue, supérieure à l’homme, et cachée de tous dans une sorte de dimension parallèle. C’est assez fou, quoi. Voilà, ça, c’est très chaos.

Sabrina Calvo, une autrice contemporaine, a notamment écrit Toxoplasma (éd. La Volte). Elle fait plein de choses. Moi, je l’ai découverte aux Utopiales. Elle est écrivaine, designeuse de mode, conceptrice de jeux vidéo, informaticienne, performeuse… C’est une personnalité absolument incroyable, qui touche à énormément de disciplines. Et elle a notamment écrit Toxoplasma, un roman d’anticipation qui se déroule dans un Montréal ayant fait sécession avec le reste du monde. On suit une sorte de troupe de résistants/hackers/militants, qui vivent dans ce Montréal coupé du monde et au bord de la guerre, puisque le reste du pays, voire de l’Empire (on ne sait pas très bien dans quel monde on est, même si ça ressemble au contemporain) cherche à reprendre le contrôle de la ville. On suit notamment une enquêtrice qui traque un tueur en série d’animaux. En parallèle, on suit son amoureuse, une hackeuse qui cherche une sorte de monde parallèle caché dans Montréal.

Il y a une autre autrice de science-fiction contemporaine que j’adore : Catherine Dufour, qui a écrit Le Goût de l’immortalité (éd. Mnémos, puis J’ai Lu en poche). Ça se passe dans le futur et raconte plusieurs histoires de personnages confrontés à une sorte de sorcière qui vit dans une tour gigantesque au cœur d’une mégalopole asiatique. Le roman raconte la manière dont les différents personnages qui croisent sa route finissent par arriver jusqu’à elle, ainsi que leurs aventures à travers ce monde futuriste. Il y a notamment un passage absolument dingue dans les souterrains d’une ville ayant survécu à l’apocalypse, organisée en sociétés post-apocalyptiques sous terre. On suit aussi un entomologiste à qui il arrive des choses complètement folles et c’est même le point de départ du roman.

Puis on fait un bond d’un siècle en arrière avec J.-H. Rosny aîné, auteur français de science-fiction. Le plus connu, c’est La Guerre du feu (éd. Plon à l’origine ; nombreuses rééditions, notamment en Folio), adapté au cinéma (Jean-Jacques Annaud, 1981). Mais il a aussi écrit de la pure science-fiction, notamment un des tout premiers récits de rencontre avec des entités non humaines : Les Xipéhuz (souvent publié en recueils, notamment chez Gallimard ou en volume chez Librio selon les éditions). D’ailleurs, Serge Lehman en parle dans La Brigade chimérique (éd. L’Atalante), où il y fait plusieurs allusions aux Xipéhuz. Les Xipéhuz datent de la fin du XIXᵉ siècle. On est dans une Antiquité imaginaire, quelque part en Asie centrale, bien avant les Mongols, au milieu de grandes tribus nomades. Une tribu rencontre des entités totalement incompréhensibles, aux formes géométriques, décrites avec les mots d’un peuple ancien. En tant que lecteur contemporain, on comprend qu’il s’agit d’un contact avec une intelligence non humaine, extraterrestre ou dimensionnelle. Et c’est raconté comme un manuscrit ancien retrouvé. C’est un texte séminal, comme dirait Serge Lehman : les débuts de la SF de rencontres du troisième type. Et puis La Force mystérieuse (réédité notamment par Les Moutons électriques et Le Passager clandestin). Je suis en plein dedans, je ne l’ai pas encore terminé. C’est un roman écrit à une époque où les découvertes scientifiques de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle ouvrent énormément de perspectives. Rosny imagine que l’électricité et le champ électromagnétique se dérèglent, que les lois de la physique sont perturbées, et que cela a des effets sur les humains. Les habitants de Paris deviennent fous. C’est une sorte de précurseur du roman catastrophe, voire du roman post-apocalyptique : un récit d’effondrement dans le Paris des années 1910 où les lois de la physique elles-mêmes se dérèglent. Ça me fait penser à Ravage de René Barjavel (publié à l’origine chez Denoël ; disponible notamment en Folio).

Je pense aussi à Romain Lucazeau, qui a écrit Latium (éd. Denoël, coll. Lunes d’encre), tomes 1 et 2. Il a publié Latium tome 1, qui a reçu plusieurs prix, puis est revenu avec Latium tome 2. Latium part d’une idée : dans un futur extrêmement lointain, l’humanité a disparu. Il ne reste que des intelligences artificielles régies par les lois de la robotique d’Isaac Asimov. Elles appellent cet ensemble de règles le « ‘carcan », dont elles ne peuvent s’extraire. Elles vivent dans des nefs spatiales de 80 à 200 kilomètres et disposent de capacités immenses, mais restent prisonnières de ces lois. Elles cherchent sans cesse l’humanité, car seule l’humanité pourrait les libérer de ce carcan. En parallèle, Latium imagine que les Romains ont gagné contre les barbares et que l’Empire romain ne s’est jamais effondré. Il a évolué jusqu’à produire des intelligences artificielles On est dans un véritable space opera d’intelligences artificielles romaines, héritières de la pensée antique.

Sinon, l’auteur qui m’inspire le plus, en vrai, dans tout ce que j’écris, c’est Robert Charles Wilson. J’ai envie d’adapter tous ses romans, tous ses livres. Ça, c’est un recueil de nouvelles qui s’appelle Les Perséides (Folio). Robert Charles Wilson fait une science-fiction de la substitution, du remplacement. Sa saga la plus connue, c’est Spin (éd. Denoël, puis Folio SF). Spin, ça commence le jour où l’humanité découvre qu’une immense sphère noire entoure la Terre. Un soir, comme ça, les étoiles disparaissent et sont remplacées par cette espèce de coque noire qui enveloppe entièrement la planète. On ne sait pas pourquoi. L’humanité panique complètement. Il y a des mouvements religieux qui surgissent dans tous les sens. Les scientifiques commencent à étudier le phénomène et découvrent qu’à l’extérieur de cette sphère, le temps s’écoule des millions de fois plus vite. On ne sait toujours pas pourquoi. Le roman suit alors trois personnages : deux jumeaux et leur ami, qui leur est très proche. Ils essaient de survivre dans une humanité complètement bouleversée par un phénomène cosmique qui lui échappe totalement. Et Robert Charles Wilson fait souvent ça. Il écrit une science-fiction du vertige cosmique. C’est vraiment le type de SF qui me plaît le plus.

Un autre exemple de cette science-fiction de la substitution : Les Chronolithes (éd. Denoël). C’est un roman qui raconte une catastrophe. Un jour, au milieu d’une grande ville, une énorme explosion se produit. Et dans le cratère apparaît une gigantesque statue représentant un chef militaire venu du futur. Les personnages comprennent alors que les humains du futur envoient dans le passé les statues de leurs futurs dirigeants. Mais personne ne sait encore qui est ce dictateur. On suit un personnage qui, comme souvent chez Robert Charles Wilson, accompagne un scientifique de génie, brillant mais profondément perturbé. Ensemble, ils essaient de comprendre ce qui est en train de se produire sans provoquer eux-mêmes, malgré eux, les conditions qui conduiraient justement à l’arrivée de ce dictateur. En fait, il ne fait presque que des romans comme ça. Franchement, c’est génial. Je recommande de découvrir Robert Charles Wilson avec ce recueil de nouvelles, ou avec Spin, ou avec Le Vaisseau des voyageurs (éd. Denoël), ou encore Les Chronolithes

Souvent, on dit que la science-fiction est géniale parce qu’elle est politique, parce qu’elle permet de parler du monde à travers des métaphores. Oui, bien sûr, ça existe. C’est même un pan très important de la science-fiction, notamment en France dans les années 1970. Mais ce n’est pas celle qui me touche le plus. Moi, la science-fiction qui m’intéresse, c’est celle du vertige. Celle de la rencontre entre l’innommable, l’innommé et l’imagination humaine. Et pour ça, il y a une trilogie venue de Chine qui est devenue très célèbre : Le Problème à trois corps, La Forêt sombre et La Mort immortelle (éd. Actes Sud, trad. Gwenaël Gaffric). Pour moi, ça a été une véritable révélation. Cette trilogie est incroyable. C’est de la science-fiction chinoise, traduite par Gwenaël Gaffric, qui a fait un travail absolument formidable. Ça a été adapté en série sous le titre 3 Body Problem (2024, créateurs David Benioff, D. B. Weiss et Alexander Woo), mais je ne l’ai pas regardée, et ce n’est pas ce que je recommande. Je conseille vraiment les romans, et surtout de ne pas lire les quatrièmes de couverture. Plus tu découvres cette histoire sans rien savoir, mieux c’est. Le premier est sorti en Chine en 2006. Les suivants sont arrivés quelques années plus tard. C’est une saga d’une ambition complètement folle.

Toujours dans cette idée d’une science-fiction qui joue avec les phénomènes physiques réels (ce qu’on appelle souvent la « hard science-fiction »), il y a un roman de Poul Anderson qui s’appelle Tau Zéro (éd. Le Bélial’). C’est un huis clos à bord d’un vaisseau spatial. Le principe est simple : un équipage part coloniser une planète située très loin dans la galaxie. Pour y parvenir, le vaisseau accélère jusqu’à une vitesse extrêmement proche de celle de la lumière, en utilisant les effets de la relativité restreinte d’Einstein. Le principe de la relativité restreinte, c’est que plus on s’approche de la vitesse de la lumière, plus le temps ralentit pour les voyageurs par rapport à quelqu’un resté immobile. L’exemple le plus connu, c’est le paradoxe des jumeaux : un jumeau reste sur Terre pendant que l’autre voyage dans un vaisseau à une vitesse proche de celle de la lumière. Lorsqu’il revient, beaucoup plus de temps s’est écoulé sur Terre que pour lui. Dans Tau Zéro, le vaisseau accélère en permanence grâce à un système qui capte l’hydrogène du milieu interstellaire. Les passagers vivent quelques mois à bord, tandis que des décennies passent à l’extérieur. Ils parcourent ainsi d’immenses distances parce que, pour eux, le temps est extrêmement ralenti. Sauf qu’un problème survient : le système de freinage tombe en panne. Le vaisseau continue d’accélérer indéfiniment, ce qui accentue encore la dilatation du temps. Au bout d’un moment, une heure vécue à bord correspond à un siècle dans le reste de l’Univers. Puis à un millénaire. Puis cinq minutes représentent des millions d’années. Et pourtant, pour eux, il ne s’est écoulé que quelques semaines. Ils viennent à peine de quitter la Terre. Pendant qu’ils vivent leur voyage, l’humanité a peut-être déjà disparu depuis des millions, voire des milliards d’années. Tu es embarqué avec eux dans ce vaisseau, où la tension psychologique devient de plus en plus forte. Les gens deviennent fous les uns des autres et quelqu’un doit constamment maintenir le moral de l’équipage pour éviter qu’ils ne s’entretuent. J’aimerais vraiment adapter ça. 

J’avais une grosse lacune jusqu’à récemment dans ma connaissance de la science-fiction, puisque je n’avais jamais lu Ursula K. Le Guin. Pourquoi « Le Guin » ? Parce qu’elle a épousé un Breton. C’est une autrice américaine qui a notamment écrit de la fantasy avec le cycle de Terremer (éd. Le Livre de poche ; également disponible dans d’autres éditions), adapté au cinéma dans Les Contes de Terremer (Goro Miyazaki, 2006). Apparemment, les livres sont meilleurs que le film. Je ne les ai pas encore lus. Et elle a également écrit le cycle dont le volume le plus célèbre est La Main gauche de la nuit (éd. Robert Laffont à l’origine, aujourd’hui disponible au Livre de poche), que j’ai lu récemment pour la première fois et que j’ai adoré. C’est considéré comme l’un des grands romans fondateurs de la science-fiction féministe. Ursula K. Le Guin voulait accompagner les réflexions féministes de son époque à travers sa littérature. La Main gauche de la nuit raconte l’histoire d’un homme, émissaire d’une vaste civilisation humaine qui relie des planètes séparées parfois par plusieurs dizaines d’années-lumière. Sa mission consiste à reprendre contact avec des mondes colonisés depuis très longtemps par l’humanité, dont les habitants ont oublié leurs origines terriennes et sont parfois revenus à des sociétés quasi médiévales ou agraires. Lorsque cette grande civilisation le juge opportun, il leur propose de rejoindre cette sorte de fédération galactique humaine. Il arrive alors sur une planète appelée Géthen, surnommée « Nivôse » par les Terriens. La particularité de ses habitants est fascinante : au fil des millénaires, les humains qui y vivent ont évolué biologiquement. Ils sont ambisexes. Pendant la majeure partie du mois, ils sont sexuellement neutres. Puis, lors d’une période appelée le kemmer, ils développent temporairement des caractères masculins ou féminins. Selon les circonstances, chacun peut donc devenir père ou mère. Cette caractéristique transforme complètement les rapports sociaux, les rapports de pouvoir, les rapports de genre. Le personnage principal, qui est un homme venu de la Terre, est complètement déstabilisé par cette société. Mais ce n’est pas seulement un roman d’idées : c’est aussi un formidable roman d’aventure. Je conseille vraiment La Main gauche de la nuit.

Ce qui est marrant avec Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, c’est que, quand je le lisais dans des cafés à Paris, il était souvent posé sur ma table et plusieurs personnes venaient spontanément me dire : « Je me souviens de ce livre, il m’a énormément marqué. » C’est vraiment un roman qui laisse une trace. On pourrait presque le rapprocher de la hard science-fiction avant l’heure. Et puis, encore une fois, les adaptations françaises sont où ? Il n’y en a quasiment pas. Ce sont encore les Américains qui adaptent une partie de notre propre patrimoine de science-fiction. Il y a un truc qu’on oublie souvent : La Planète des singes, l’une des franchises de science-fiction les plus célèbres au monde, est basée sur un roman français de Pierre Boulle (éd. Julliard à l’origine). La Planète des singes, à l’origine, c’est de la science-fiction française. Et ce sont les Américains qui en ont fait une immense franchise de cinéma, à commencer par La Planète des singes (Franklin J. Schaffner, 1968). Moi, j’aimerais beaucoup qu’on se réapproprie notre patrimoine littéraire et qu’on l’adapte davantage.

Je voulais aussi dire un mot sur Stéphane Wul, un auteur un peu oublié aujourd’hui. Son roman Oms en série (publié à l’origine chez Denoël, coll. Présence du futur) est indirectement très connu puisqu’il a été adapté au cinéma par René Laloux dans un immense classique du cinéma d’animation : La Planète sauvage (1973). Je ne vais pas raconter La Planète sauvage, mais c’est bien Oms en série qui est à l’origine de ce film. René Laloux a également adapté un autre roman de Stéphane Wul, L’Orphelin de Perdide, devenu Les Maîtres du temps (René Laloux, 1982). Le roman est très intéressant. Personnellement, je trouve le film un peu moins marquant. Stéphane Wul est un auteur assez fascinant. Il était dentiste. Pendant quelques années seulement, il a publié énormément de romans de science-fiction, puis il s’est complètement arrêté, comme s’il avait traversé une sorte de fulgurance créatrice avant de retourner à une vie totalement différente. Il a notamment écrit Oms en série, L’Orphelin de Perdide, Retour à 0 et plusieurs autres romans vraiment étonnants.

En France, la science-fiction se cache parfois dans des endroits où on ne l’attend pas. Par exemple, L’Anomalie d’Hervé Le Tellier (éd. Gallimard), qui a reçu le prix Goncourt. Comme le livre n’est pas publié dans une collection spécialisée de science-fiction, beaucoup de lecteurs ne le perçoivent pas comme tel. Et pourtant, quand on le lit, on est clairement face à un récit de science-fiction, notamment autour, sans trop en dire, de la théorie de la simulation. Il y a eu un choix éditorial de le publier en littérature générale plutôt que dans une collection comme Folio SF ou Lunes d’encre. Pourtant, c’est bien de la SF. C’est même un très bon exemple de science-fiction française contemporaine, lue par un très large public sans être toujours identifiée comme telle.

Et impossible de finir sans parler de Maurice Renard, un auteur que j’aime beaucoup et qui est aujourd’hui largement oublié. Il appartient au mouvement du merveilleux scientifique, que je considère comme une forme de science-fiction avant l’heure. Là encore, c’est une tradition française qu’on hésite parfois à appeler SF alors qu’elle en possède toutes les caractéristiques. Maurice Renard, qui écrit dans les années 1910-1920, est surtout connu pour Les Mains d’Orlac, l’histoire d’un homme à qui l’on greffe les mains d’un assassin et qui se persuade ensuite que ces mains continuent de tuer malgré lui. Le roman a notamment été adapté au cinéma. Mais il a également écrit de véritables romans de science-fiction, notamment Le Péril bleu (réédité notamment par L’Arbre vengeur), un grand roman d’invasion extraterrestre. C’est un livre que j’aime énormément. Et il a beaucoup inspiré Kyma. Je n’en dirai pas davantage, mais c’est une très, très grosse inspiration pour le film. »

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