[INTERVIEW ROMAIN DAUDET-JAHAN] Science, science-fiction et cinéma… Le réalisateur de « Kyma, l’onde mystérieuse » nous parle de son premier film

Son premier long métrage, Kyma, l’onde mystérieuse, sort en salles cet été (le 5 août, précisément). L’histoire d’un adolescent solitaire passionné par les animaux qui voit son existence bouleversée lorsqu’il rencontre dans son petit village une créature mystérieuse : la Kyma, onde sonore vivante capable de briser la matière. Coup d’essai du réalisateur Romain Daudet-Jahan ayant tenté d’accomplir un rêve d’enfant : faire un film de Spielberg, jusque dans les thématiques (la musique pour communiquer comme dans Rencontres du troisième type, le merveilleux pour réenchanter une famille où les parents sont séparés comme dans E.T.) dans un cadre franco-français et ce, avec un budget d’un million d’euros.

Comment est né Kyma, l’onde mystérieuse ?
Romain Daudet-Jahan : Kyma s’inscrit dans la continuité de mes courts métrages. Depuis que j’écris et réalise, j’ai envie de raconter des histoires de personnages un peu paumés, décalés, que ce soit dans leur famille, dans la société ou dans leur propre corps. Ce sont des êtres qui ont besoin de rencontrer le surnaturel, l’extraordinaire, le fantastique, voire parfois l’horreur, pour se dépasser, sortir d’eux-mêmes, se réconcilier avec les autres ou remettre en question leurs certitudes. À l’origine, il y avait surtout le désir de raconter une histoire de science-fiction et de réaliser un long métrage de SF en France. C’est un aspect qu’il est important de rappeler, car on l’oublie parfois : la France est un très grand pays de science-fiction. Nous avons contribué à l’inventer à la fin du XIXᵉ siècle, et l’un des pionniers du cinéma, Georges Méliès, a réalisé de nombreux films que l’on qualifierait aujourd’hui de science-fiction. Même si, à l’époque, on parlait plutôt de « merveilleux scientifique », il s’agissait bien de SF. Cette tradition traverse tout le XXᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours été habité par cet imaginaire. J’avais envie de raconter une rencontre extraterrestre en France. Je me demandais pourquoi nous n’avions pas davantage de films sur ce sujet, en dehors de notre grand classique de la rencontre du troisième type qu’est La Soupe aux choux. Il y avait là un terrain presque vierge. Pourquoi les extraterrestres arriveraient-ils forcément à Manhattan ou à Washington, et pas au milieu de la campagne française ? Je voulais donc mettre en scène des personnages confrontés à l’arrivée d’une intelligence venue d’ailleurs. À côté de cela, je suis passionné par la science, la biologie, l’exobiologie et l’astrophysique. Je m’intéresse beaucoup aux représentations de formes de vie non anthropomorphes, radicalement différentes de ce que nous connaissons. Je me suis alors demandé : et si ces extraterrestres produisaient un son ? Un son capable d’agir sur les individus, sur leur psyché, sur leur mental. J’adore le travail du son au cinéma, le sound design, et j’aimais l’idée d’un phénomène sonore inédit. Puis un déclic est survenu : les extraterrestres ne produiraient pas un son, ils seraient eux-mêmes du son. Un son vivant. À partir de là, tout s’est mis en place. Comme une pelote de laine qui se déroulait d’elle-même. J’ai commencé à raisonner selon une logique scientifique : si ce son est vivant, il ne peut pas survivre dans l’espace, qui est un milieu extrêmement peu dense. Il ne peut pas davantage vivre à l’air libre, puisqu’un son a besoin d’un milieu dans lequel se propager et vibrer. J’en suis arrivé à la conclusion que cette entité ne pouvait exister que dans les profondeurs de la Terre, là où la densité est très élevée. Le projet a alors basculé : d’un film d’extraterrestres, il est devenu un film d’intra-terrestres. C’est à ce moment-là que Kyma est véritablement né. Et « kyma » signifie « onde » ou « vague » en grec.

Kyma est soutenu par la structure spécialisée dans le cinéma de genre français, Parasomnia Productions, consistant à produire des films de genre avec un budget d’environ un million d’euros. 
À l’époque où je commençais à développer Kyma, en 2021, je participais à un atelier d’écriture. C’est à ce moment-là qu’a été lancé l’appel à projets Parasomnia. L’information a rapidement circulé parmi les auteurs et autrices intéressés par le cinéma de genre. L’objectif était de créer un label dédié à des films de genre à petit budget, capables d’être produits et diffusés rapidement. Une démarche qui rappelait, dans son esprit, le modèle développé par Jason Blum aux États-Unis. Le projet réunissait notamment Morena Films, avec Marc Missonnier, ainsi que Sony Pictures. L’appel a suscité un engouement considérable : près de 2 600 projets ont été déposés. Le processus de sélection a duré presque trois ans. À chaque étape, il fallait fournir des versions de plus en plus développées du projet. J’ai eu la chance d’être retenu parmi les finalistes. Le feu vert pour le tournage est arrivé en avril 2024, et nous avons tourné en octobre de la même année. Le film a donc vu le jour grâce au soutien de Sony Pictures, de Morena Films et de Canal+. Dès le départ, nous savions que nous disposerions d’un budget d’un million d’euros. Cette contrainte faisait partie intégrante du projet. Il fallait faire preuve de créativité, anticiper énormément et préparer chaque étape avec précision. D’une certaine manière, l’idée d’une créature invisible mais sonore s’accordait parfaitement avec ces contraintes budgétaires. Elle permettait de construire un univers ambitieux sans dépendre exclusivement d’effets visuels coûteux.

Kyma s’adresse avant tout à un public adolescent et pré-adolescent.
Dès le départ, j’avais envie que Kyma fasse naître, ou renaître, un sentiment d’émerveillement. Une forme de vertige face à l’inconnu, au mystère, à ce qui nous dépasse. J’ai eu la chance de ressentir cela à l’adolescence et au début de l’âge adulte grâce à certaines œuvres qui m’ont profondément marqué. Ce sont des sensations que je trouve extrêmement précieuses. À mon échelle, j’avais envie d’essayer de retrouver quelque chose de cet état-là à travers le film.

Quelles œuvres t’ont particulièrement marqué ?
Les productions Amblin ont eu une influence immense sur moi. Rencontres du troisième type, Indiana Jones, E.T. évidemment, mais pas seulement. La bande dessinée a aussi joué un rôle essentiel. L’Incal, par exemple, ou encore les Picsou de Don Rosa, qui m’ont profondément marqué lorsque j’étais enfant. Don Rosa est un auteur remarquable. Il s’est emparé de cet univers Disney pour construire une véritable fresque qui traverse l’histoire des États-Unis, celle du cinéma et de nombreux thèmes liés à la science-fiction. Son respect pour la science, le récit, l’histoire et le dessin m’a énormément impressionné. Une partie de ma passion pour la SF est née là. Star Wars a également été déterminant, tout comme les premiers jeux vidéo sur PlayStation. Plus tard, au lycée, j’ai découvert d’autres artistes qui m’ont profondément marqué : Alain Cavalier, Kenji Mizoguchi ou encore Jean-Luc Godard. Tous ont prolongé en moi ce sentiment d’émerveillement et cette fascination pour ce que le cinéma peut accomplir. Après cette période de cinéphilie intense, au lycée puis durant mes études, lorsque j’ai commencé à vouloir réaliser mes propres films, je suis revenu assez naturellement vers les émotions qui avaient nourri mon adolescence. Cette envie de toucher au vertige cosmique est restée très présente. Mais mon inspiration ne vient pas uniquement du cinéma. La science occupe une place tout aussi importante. Depuis l’adolescence, j’assiste à des conférences d’astronomie. J’ai longtemps fréquenté la Société d’Astronomie de Nantes, ma ville natale, où je participais à des week-ends d’observation et rencontrais régulièrement des scientifiques. J’ai notamment eu la chance de croiser André Brahic, astrophysicien aujourd’hui disparu, qui a contribué à la découverte des arcs de Neptune et participé à la mission Cassini-Huygens. C’était une personnalité extraordinairement romanesque, capable de parler de science avec une intensité, une curiosité et un enthousiasme communicatifs. Cette rencontre m’a profondément marqué. Très tôt, j’ai eu envie de faire dialoguer cet amour de la science avec mon désir de cinéma. Je suis fasciné par l’invisible : les ondes, les champs, tout ce qui agit sans forcément se voir. L’électromagnétisme, les ondes sonores, mais aussi l’âme, l’esprit, tout ce qui relève de l’immatériel. Au fond, Kyma est né de cette rencontre entre la science, la science-fiction et le cinéma.

Comment as-tu construit l’atmosphère de Kyma
Très vite, j’ai compris que ce film me permettrait de travailler le hors-champ. La créature est invisible, vibratoire, mais elle devait exister comme un véritable personnage. Avec ma co-scénariste, Émilie Dubois, nous avons rapidement décidé qu’elle devait posséder des émotions, des humeurs, une forme de présence sensible. Le spectateur devait pouvoir percevoir ses états, même sans jamais la voir directement. Le cinéma est certes un art du son, mais il reste avant tout un art visuel. Il fallait donc que cette créature agisse concrètement sur son environnement. Dès l’écriture, nous avons réfléchi à la fabrication du film. Qu’allions-nous produire sur le plateau ? Qu’allions-nous confier aux effets visuels numériques ? Nous avons imaginé de nombreux effets pratiques : faire vibrer des objets, détourner du matériel du quotidien, utiliser des dispositifs simples mais efficaces. Les effets numériques, eux, devaient rester rares et être réservés à quelques plans-clés, ces fameux « money shots » où chaque euro investi doit avoir une véritable justification narrative. Cette réflexion était présente dès le scénario. Nous savions qu’il fallait penser simultanément le récit et les moyens de le mettre en scène. Ensuite, il y a eu un important travail avec les comédiens. Ce qui me touche beaucoup dans le cinéma de Spielberg, c’est l’importance accordée au regard des personnages. Souvent, le fantastique naît moins de ce qui est montré que de la manière dont les personnages le regardent. Pour moi, le mystère devait exister dans les yeux des jeunes acteurs. Il fallait que la créature soit présente dans leur regard avant même d’apparaître dans l’espace du film. C’est ainsi que j’ai essayé de construire cette sensation d’inconnu.

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