« Ne soyez pas diaboliques. Ne détruisez pas l’intérêt que pourraient prendre vos amis à ce film. Ne leur racontez pas ce que vous avez vu. » C’est sur ces mots qu’Henri-Georges Clouzot clôt le thriller devenu pièce maîtresse de sa filmographie : Les Diaboliques. Difficile de ne pas y voir, dès 1955, une préfiguration des débats contemporains autour du divulgachage, mais surtout le point de départ d’une tradition du thriller qui s’épanouira des décennies durant, à commencer, cinq ans plus tard, par Psychose d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste britannique admettra d’ailleurs avoir demandé à Boileau-Narcejac, le duo de romanciers à l’origine de l’ouvrage adapté par Les Diaboliques, un scénario du même acabit après avoir découvert le film de Clouzot.
De quoi placer au sommet le récit de Christina (Vera Clouzot) et Nicole (Simone Signoret), respectivement épouse et maîtresse de Michel (Paul Meurisse), directeur d’une institution destinée à l’éducation de jeunes garçons. Les deux femmes s’associent afin d’assassiner l’homme qu’elles en sont venues à haïr, non sans voir naître remords et paranoïa lorsque le corps du défunt disparaît mystérieusement. S’il est un genre qui exige une maîtrise absolue de la mise en scène, c’est bien le thriller. Époque oblige, l’heure est au classicisme, direction que Clouzot maîtrise et dynamise perpétuellement grâce à son sens du mouvement, faisant de ses travellings récurrents une manière, au-delà du simple suivi des personnages, de dévoiler sans cesse ce qui se profile dans l’encadrement de chaque porte ou au détour d’un couloir. Aux abords des grandes pièces et des couloirs presque labyrinthiques de ce pensionnat en permanent clair-obscur, les zones d’ombre débordent, noient et enserrent leurs occupantes comme des proies rendues minuscules, vulnérables sous les perspectives écrasantes des lieux.
L’expressionnisme n’est alors jamais très loin tant les compositions flirtent avec le bizarre, qu’il naisse des jeux de reflets ou des motifs de tapisseries surchargés, avant de retrouver la stabilité d’un réel froid. C’est là le tour de force d’un cinéaste qui ne cesse de multiplier les compositions retorses autant que les appels du pied à un cinéma de l’étrange, voire à une épouvante pleinement assumée dans une dernière séquence dont le rythme de slow burn, les cadres flottants et les visions cadavériques hanteront plus d’un cauchemar.
S’il apparaît donc l’influencer très pragmatiquement, c’est sans doute d’un point de vue plus philosophique que Les Diaboliques influencera profondément Psychose. Pour ainsi dire, le long métrage français captive particulièrement en ce qu’il semble prolonger, tout au long de son récit, le trouble moral au cœur de la séquence où la voiture s’enfonce dans le lac bordant le Bates Motel. Cet instant de décrochage, de vertige, où l’on se surprend soudain à douter de la direction de notre empathie, désormais tournée vers un être trouble, puis profondément sombre : Norman Bates. Ici, il sera question de deux femmes, la fluette Christina et la glaciale Nicole, dont le chemin meurtrier se déploie dans un étrange calme propice à mettre en exergue le trouble moral. Modèle de whodunit dans son rythme, Les Diaboliques ne cesse de se relancer, incarnant l’intranquillité du remords au fil d’un récit paranoïaque jusqu’à le métamorphoser en monstre. Passée une enquête policière plus linéaire et terre à terre, c’est en arpentant inlassablement les mêmes couloirs et les mêmes pièces de ce pensionnat, en les observant sous toutes leurs coutures, que la hantise morale se matérialise sous une forme spectrale et que le danger devient omniprésent.
Cette ombre qui plane sur tout, c’est, à l’aune d’une lecture contemporaine, celle d’une violence féminine émancipatrice qu’il demeure si difficile de reconnaître comme légitime. En à peine quelques images d’incipit, tous les hommes se montrent violents, moralement archaïques, mais pourtant solidement ancrés au sommet de la hiérarchie bien huilée qui leur permet d’opprimer femmes et enfants. Pourtant, rien ne sera jamais évident dans la rébellion, à commencer par les rapports entre Nicole et Christina, oscillant dans un amour-haine jamais personnel, mais résultat d’une chaîne alimentaire qui pousse, tôt ou tard, à marcher sur quiconque permet d’échapper au prédateur. Davantage que la paranoïa déjà diablement tendue du meurtre commis, c’est bien le poids d’un patriarcat immortel qui subsiste au-delà de son enveloppe corporelle qui hante jusqu’à rendre malade. D’un récit noir de vengeance, Les Diaboliques se mue alors en microcosme torturé de l’acte de résistance, aussi nécessaire, et jamais agréable, que déchirant à mettre en marche.
« On ne badine pas avec l’amour », braille une radio qui diffuse la pièce d’Alfred de Musset, comme un détail parmi tant d’autres qui ne cessent de signifier l’omniprésence du couple hétérosexuel. C’est dans ces détails, ici pléthoriques, que se cache le diable, celui d’un système qui, jusqu’à la traumatique conclusion, assène ses derniers coups.
29 janvier 1955 en salle | 1h 57min | Drame, ThrillerDe Henri-Georges Clouzot | Par Henri-Georges Clouzot, Frédéric Grendel Avec Simone Signoret, Vera Clouzot, Paul Meurisse |
29 janvier 1955 en salle | 1h 57min | Drame, Thriller


