LES GARCONS SAUVAGES DE BERTRAND MANDICO

Tout est chaos. Début du XXe siècle. Cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…
C’est sublime et mutant, sensuel et hypnotique, trans et genre. Un film proprement sensationnel, de ceux dont le cinéma français a impérieusement besoin. La confiance placée en notre cher Bertrand Mandic(ha)o(s) depuis ses courts métrages était grande. L’attente de ce premier long s’avérait totale, elle en sera récompensée : ce coup d’essai se révèle une déflagration de plaisir sans précédent. Le goût du chaos dans la bouche, des traces sur les mains et entre les jambes. A dire vrai, on aimait déjà l’idée de ces Garçons Sauvages qui ne le resteront pas longtemps. Et on les aime encore plus après la vision ce trip aux relents d’opium, totalement et forcément hors-sol à l’égard de la production française actuelle. En l’état, c’est peut-être le plus grand choc qu’on ait vécu depuis Les rencontres d’après-minuit. Logique, quand on sait que le cinéma de Mandico est une sorte de jumeau maléfique de celui de Yann Gonzalez.
Depuis le temps, depuis tous ses courts, on voyait ce fan de Borowczyk courir après l’organique, le déviant, le décadent. Courir après des obsessions et une forme de cinéma qui n’existent plus, ou si peu. En résultent des fantasmes spongieux et bariolés, qui n’ont pas peur du camp ou du dégueulasse, du maniérisme ou du mauvais goût, fuyant à tout prix la «révolution» numérique. À l’heure actuelle, Mandico serait sans aucun doute le seul homme capable de transposer Les Chants de Maldoror de Lautréamont sur un écran. Dans Les garçons sauvages, son shaker mâche, avale, digère des auteurs comme on n’en fait plus: Arrabal, Genet, Burroughs (évidemment), Terayama, Jaeckin, Anger, Cocteau. Puis il recrache et inonde chaque plan, chaque respiration de ce capharnaüm somptueux. Idée simple mais grandiose, les garçons sauvages du titre, «unis pour le meilleur et surtout pour le pire», sont tous incarnés par de jeunes actrices grimées à la perfection, opérant un trouble savant et mortel. Adieu sylphides, déesses: à l’écran on ne voit que petites frappes et sales gosses de riches possédés par le Trevor, cette pulsion d’ultra-violence qui les pousse à commettre l’irréparable. En guise de punition, ils sont entraînés dans une escale par le Capitaine, un loup de mer au sexe tatoué qui les emmène sur une île absente de toute carte via une traversée dès plus agitée. Là-bas, dans une nature vivante où la végétation semble pleine de désir et de mort, pouvant aussi bien vous engloutir que vous faire l’amour, une doctoresse (Elina Löwensohn, muse du cinéaste) guette les éphèbes… qui ne tarderont pas à devenir des nymphes. Comme si le Sa majesté des mouches de Peter Brooks se faisait agresser par le Cronenberg de la belle époque.
Élancé entre un noir et blanc d’un autre temps et des séquences couleurs fulgurantes, Les Garçons Sauvages opère comme un enchantement absolu et insolent. Orgie de plumes sur fond de Nina Hagen, fruits poilus courageusement dévorés, chimère nocturne aux yeux fluo, fontaines juteuses, sexes dressés ou arrachés, cadavre caressé ou crâne étincelant: entre les visions chocs sans limites, Mandico rivalise d’inventivité avec des techniques vieilles comme le monde pour évoquer la magie du cinéma, nous ramène à un temps de transgression poétique, sans peurs et sans reproches. Sous les synthés orgasmiques de Pierre Desprats, entre le sucré et le salé, l’horrible et le magnifique, le masculin et (surtout) le féminin nous voilà, très loin. Voyage divin, au delà du chaos. J.M.
Ses Garçon.ne.s Sauvages ont envahi les salles, son Ultra-pulpe a dégorgé sur les fauteuils: Mandichaos a pressé le jus de l’année 2018 pour en livrer un nectar de toutes les couleurs. En cette fin d’année, on est allé siroter le fond du verre avec lui. Histoire de faire un petit bilan.
INTERVIEW: JEREMIE MARCHETTI
Il y a presque un an, Les garçons sauvages passaient dans ses premiers festivals… En passant le cap du premier long, tu as aussi atteint un nouveau public. Je suppose qu’il y a à la fois un peu d’excitation et de craintes d’être davantage attendu au tournant…
Bertrand Mandico: C’est mon premier long, mais pas mon premier film sorti en salle, je ne suis pas totalement vierge en quelque-sorte. Mais j’ai surtout pu toucher un public que je ne pouvais pas atteindre, les sorties de mes moyen-métrages en salles, ça restait des événements confidentiels. L’accueil des Garçons Sauvages a été galvanisant, ça me motive, ça me pousse à continuer à faire des films comme je les rêve…
On t’a proposé des choses?
Bertrand Mandico: J’ai rencontré quelqu’un de la Fox, c’était d’une façon un peu informelle, mais il était très curieux, il me questionnait sur ce que je voulais faire ou ne pas faire, mon rapport aux États-Unis, charmant, mais rien de bien concret, comme un flirt… Mais disons que toutes les expériences cinématographiques, extravagantes et exotiques, m’intéressent. Tout ce qui peut me faire sortir de mes réflexes d’écritures, me pousser à être encore plus inventif et surtout à apparaître là où je ne m’y attends pas.
Un film Fox par Mandico, on aimerait bien voir ça.
Bertrand Mandico: Un film de super-héros bien sûr, je suis fasciné par La créature des marais, la version scénarisée par Alan Moore… Ce personnage organique fait de racines et de champignons éperdument amoureux d’une femme à mèche blanche.
Entre Les Garçons Sauvages, Ultra Pulpe et même tes derniers clips, on sent qu’il y a une petite troupe qui se forme. Vimala Pons, Pauline Jacquard, Pauline Lorillard… ou même à la musique avec Pierre Desprats. Tu as trouvé ton confort ou tu es plutôt du genre à tout bousculer à nouveau?
Bertrand Mandico: La seule personne que je dois bousculer, c’est moi-même. Dès que je commence à m’affaler un peu trop confortablement dans mes acquis, je m’arrange pour qu’un aiguillon me fasse sursauter. J’essaye de créer un inconfort stimulant. Mais en revanche les personnes qui m’entourent, ce sont des gens qui ont un talent fou, je les adore et je serai fou de m’en séparer… Mais ce sont peut-être eux qui vont en avoir raz le bol de moi. Concernant les actrices, acteurs, j’ai envie de les retrouver, pour pouvoir les emmener ailleurs, créer une nouveaux personnages ensembles. Je vois les personnages comme des entités qui possèdent les acteurs… Ensuite, tu parlais de Pierre Desprats, il réussit vraiment à traduire ce que j’ai en tête et bien plus encore, donc j’ai envi d’explorer avec lui des nouveaux horizons musicaux, plus vastes encore. Concernant l’écriture, j’essaye toujours de trouver de nouvelles façons d’appréhender les récits, quitte à me casser la figure. En ce moment, je suis en train de travailler sur un court-métrage que j’avais filmé à New-York il y a un an et demi, dans une facture différente de mes précédents films, avec des acteurs assez iconoclastes, dont David Patrick Kelly. Ça m’amuse beaucoup ce genre de tentative… Mon idéal cinématographique, si je regarde dans le rétroviseur du cinéma, c’est une trajectoire à la Fassbinder, c’est l’idéal de beaucoup de cinéastes. Il tournait toujours, écrivait tout le temps, avec une troupe fidèle, enchainant films sur films, toujours inspiré, jamais tiède. Il a tiré sa révérence avant d’être canonisé. Cette trajectoire me laisse rêveur.
Si demain on te laissait carte blanche pour un acteur/actrice, qui choisirais-tu et pour en faire quoi?
Bertrand Mandico: Question dont je vais regretter la réponse dans les cinq minutes… Spontanément, Christopher Walken. Je suis complètement fasciné, je l’ai revu hier dans King of New York et dans Comme un chien enragé… Si je travaillais avec lui, ce serait sans doute pour raviver une sorte de douceur qui me séduit chez lui. Surtout visible au début de sa carrière. Essayer de l’emmener vers des zones inexplorées. Il a une part de mystère insondable, c’est ce qui me fascine le plus chez lui et une véritable féminité. Sinon Kristen Stewart, une héritière de Walken…
Ultra-Pulpe télescope beaucoup de choses et de références différentes des Garçons sauvages. Ça viendrait d’un rêve? D’une envie précise?
Bertrand Mandico: Ça vient de souvenirs d’enfance, de vacances dans une station balnéaire où la vulgarité côtoyait la grâce en permanence, où je passais mes journées sur des jeux d’arcades d’un œil et de l’autre à mater des individus en maillot de bains échancrés. J’achetais des sacs de plages avec des anciennes revues d’occasions, comme Metal Hurlant. Et j’allais voir tout ce qui passait au cinéma. Car la station balnéaire en question avait trois cinémas (dont un décapotable). Ils projetaient des reprises de films anciens en double séance.. J’y ai vu Blue Velvet, Midnight express, Dune, La Mouche etc… Ce sont ces souvenirs là que j’ai convoqués en faisant Ultra-Pulpe. Mais pas que. Il y a aussi l’amour impossible, le crépuscule de la vie, la nécrophilie, la mélancolie du futur. Et puis cette collision entre des références nobles et des références « moins nobles »: Cocteau et Nécron, Max Ophuls et Joe d’Amato… C’est ce qui me constitue, cette dualité. On peut aimer les deux sincèrement, je suis un adepte du grand écart.
Pour la b.o de Ultra-Pulpe qui a été éditée, il n’y a aucune tracklist et 80 % des dialogues ont été gardés. Il y a une volonté particulière je suppose?
Bertrand Mandico: Je conçois des films un peu comme des albums, et celui-ci en particulier. Le travail de Pierre a commencé, très en amont. Pierre a composé des morceaux, suite à mes listes de références musicales. Puis je diffusais la musique de Pierre sur le plateau, les actrices jouaient en musique. Ensuite nous avons retravaillé la musicalité du film dans sa globalité, en y intégrant paroles et bruitages, toute la bande son est musique, ça commence par la musicalité des mots… Et quand il a été question de sortir le disque, nous avons fait première version totalement instrumentale, Stéphane Auclaire et Pierre m’ont dit que c’était dommage de ne pas avoir les répliques. Donc on a fait un deuxième version qui était littéralement la bande-son du film… Et là c’était trop, on perdait de la magie. Donc on a retravaillé les dialogues, taillé, enlever des ambiances des bruitages, rallongé les musiques, rééquilibré tout ça en très peu de temps. Je dis “on” mais c’est Pierre le musicien et ingenieur du son sur ce film.
Des projets en vue?
Bertrand Mandico: Plusieurs… Un nouveau long-métrage de science-fiction. Mais une science-fiction qui évite les conventions du genre, j’essaye d’aller vers une imagerie décalée. Ce sera un monde avec une nature très présente, les humains évoluent sans ordinateur, ils sont passés à autre chose. Pas d’écrans, pas de doigts qui brassent des données lumineuses, je déteste ça… De la chair et des fluides, de l’aventure, du fantastique, de l’érotisme et une dimension western crépusculaire.
Lars Von Trier y a déjà plongé plus d’une fois, Yann Gonzalez s’est est approché avec ses deux derniers films… et pour Mandico, ce serait possible un porno chaos ?
Bertrand Mandico: J’avais un projet sur le milieu du cinéma porno il y a quelques années et quand Yann m’a parlé de son Couteau dans le coeur, ça nous a beaucoup amusé cette coïncidence. On s’aperçoit que l’on a souvent des envies similaires au même moment. J’étais avec un producteur qui travaillait sur des coproductions européennes, et ça devait se situer dans le milieu du porno danois des années 70, plus précisément le portrait d’un garçon banni du milieu. Mais j’ai arrêté de travailler avec ce producteur, et le projet s’est interrompu par la même occasion. Mais j’espère le reprendre un jour.
Côté cahier cinéphile, des découvertes récentes (ou pas)?
Bertrand Mandico: J’ai adoré The House That Jack Built de Lars Von Trier, c’est un film monumental, incroyablement puissant, même s’il y a quelques scènes qui me déconcertent. Ce film m’a fasciné pour son côté “testament d’Orphée”, son humour… LVT prend des risques incroyables, il se plante, il recycle, comme s’il était à la fois juvénile et agonisant. Ensuite, il y a le film de Caroline Poggi et Jonathan Vinel, Jessica Forever que je trouve vraiment puissant et troublant, avec une dimension Bressonienne. J’ai vraiment hâte qu’il sorte, qu’il puisse être vu et pour le revoir. Et puis j’ai été fou de joie à l’idée de voir The Other Side of the Wind, de plonger dans l’univers du Welles tardif, ses images, son érotisme. Ce n’est peut-être pas totalement un film de Welles, car à la fin de sa vie il montait lui même jusqu’à plus soif. Et le film restitue par moments son style de montage. Mais j’étais tellement heureux de le voir. Et en particulier le film dans le film, d’une beauté et liberté absolue.
