EMILIE BRISAVOINE INVITEE DE MINUIT
Coucou! Il est minuit, et à minuit, à l’heure où le chaos règne, en attendant l’heure où blanchit la campagne, nous recevons une invitée : ÉMILIE BRISAVOINE!

QUOI DE PLUS CHAOS QUE ÉMILIE BRISAVOINE? Parce qu’elle est la réalisatrice de l’un des films les plus chaos de 2015, largement plébiscité dans nos tops de l’année: Pauline s’arrache, en salles ce mercredi 23 décembre, un film que l’on adore d’amour fou. Parce que son film, c’est la version 2.0 du A Nos Amours de Maurice Pialat. Parce qu’au départ, on a l’impression de regarder la vidéo hilarante d’une adolescente postée sur Internet. Parce qu’une heure trente plus tard, on est très touchés par ce film minuscule qui recèle plus de cinéma que 90% de la production annuelle française. Parce que l’avenir lui appartient!
Ça commence comme un conte de fées : il y a une reine, un roi et leurs beaux enfants, Pauline, Anaïs et Guillaume. Mais c’est plus compliqué, plus punk, le roi porte des talons aiguille, la reine veut rattraper le temps perdu, leurs héritiers se rebellent. Rien ne va plus, Pauline s’arrache.
Bon sang mais QUI a décidé de sortir Pauline s’arrache pendant les fêtes de Nowael (en salles le 23 décembre)? Il faut féliciter celui ou celle qui a eu cette fabuleuse idée tant ce film a de quoi faire jaser Monique et Jean-Mimi pendant les repas de famille, entre le foie gras et la bûche. De toute évidence, question “films de Nowael”, force est de constater que la jeune réalisatrice Emilie Brisavoine, déjà aperçue comme actrice dans La bataille de Solférino, a quand même plus de talent que toutes les Danièle Thompson qui squattent le bon vieux cinéma franco-français avec leurs films estampillés Nowael empestant la naphtaline bourrés jusqu’à la gueule de dialogues sur-écrits jusqu’à la crise de foi (gras), de leurs cocus de vaudeville, de leurs règlements de compte psycho-bidule, de leur casting cinq étoiles. Pauline s’arrache, c’est l’anti-tout ça. Enfin un film de Nowael sans Manue Béart, Dany Boon ou Franck Dubosc en têtes d’affiche mais avec des inconnus que l’on a envie de suivre, partout, tout le temps. Pas une couillonnade franco-internationale donc mais un home-movie super chaos tourné avec rien, “à l’arrache”, d’une énergie et d’un charme irrésistibles, envoyant paître les scénariiii inscrits dans le noir sur blanc de l’extérieur jour/intérieur nuit, les fumisteries pleines de silences trop lourds et d’introspections trop grisâtres. Une façon d’échapper aux conforts un peu émollients de chez nous. Emilie Brisavoine a filmé Pauline pendant cinq ans, accumulant des heures de rush, saisissant une vérité et construisant un conte de fées où rien n’est rose. Un incroyable boulot de montage qui par chance permet d’échapper à tous les détestables (complaisance, voyeurisme, égocentrisme, pornographie des sentiments etc.). Dans un premier temps, cela ressemble au journal intime d’une adolescente ordinaire (Pauline, scotchée aux réseaux sociaux, à son Smartphone, à son mec) qui rêve comme une princesse et qui en a marre de la life. Marre de ses parents. Marre de son prince charmant. Marre des profs. Marre du soleil. Marre de Facebook. Marre-à-bout la Paupau. Arrêtez de vous planquer derrière votre ordinateur, vous êtes ridicule. Vous aussi, vous avez une “Pauline” dans votre famille – mais siii l’ado drôle, reloue, crispante, touchante, en âge d’avoir des millions d’abonnés sur sa chaîne YouTube. C’est d’autant plus jouissif que Pauline n’a pas besoin d’en rajouter pour être bonne comédienne. Même quand elle surjoue la meuf cool ou la meuf vénère devant la caméra de Emilie-sa-demi-soeur, elle reste Pauline quoi, avec ses envies de selfie, ses irrépressibles élans d’amour, ses engueulades dans les escaliers et ses prises de tête avec elle-même. Ce n’est absolument pas idiot de penser que, oui, un Pialat aurait été raide dingue du ravissant naturel de Pauline et que la voir lui aurait donné des envies de A Nos Amours 2.0 – ce vers quoi le film, avec son acuité du portrait et ses engueulades père-fille, tend pendant ¾ d’heure. Celui ou celle qui est déjà passé(e) par ce long apprentissage de la vie (grosso modo, rêver anxieusement sa vie dans sa chambre recouverte de posters sous le toit des darons) trouvera ces gesticulations existentielles à la fois très drôles, très justes et très touchantes. Mais, et c’est la meilleure nouvelle, ce qui a priori aurait pu et dû durer le temps d’un court métrage se transforme progressivement en excellent long. Puisqu’il y a des choses à dire, à raconter et à filmer, pas seulement sur Pauline. Partant du portrait à l’arrache de sa demi-sœur qui ressemble à n’importe quelle ado lambda, Émilie Brisavoine s’intéresse aussi aux autres membres de famille, à commencer par sa mère (excentrique forever), son beau-père (qui aime à se déguiser en femme) et son demi-frère (si discret). Sur ce coup, nous quittons la chronique ado sur la pointe des pieds. Et le tour de force de la cinéaste, c’est de nous révéler comment cette mère et ce beau-père composent des “parents comme les autres” même si, a fortiori, ils n’en sont pas, et c’est tant mieux. On ne va pas en dire en trop sur ce que la reine et le roi ont traversé, pour vous laisser la surprise de l’émotion et vous donner envie de tous les connaître. Mais sachez qu’il n’est pas utile d’être un(e) proche de la cinéaste pour trouver fort beau le regard qu’elle porte sur les siens (et non sur son nombril), pour trouver qu’il y a plus de cinéma dans une 1 minute de ce documentaire que dans toute la filmographie de Susanne Bier. Et tant va la Pauline danser sur une version guitare électrique de la 25e symphonie de Mozart avec sa famille qu’à la fin elle se casse. Oh la la Pauline qui s’arrache, tu déchires. Et fuck you Star Wars.
Quel est votre rapport au cinéma ?
Émilie Brisavoine: Organique, intuitif, thérapeutique. Je n’ai pas fait d’études de cinéma, je ne suis pas spécialement cinéphile. J’ai fait un film par hasard parce que c’était le moyen que j’ai trouvé à ce moment là de rendre la vie meilleure, plus intense, plus significative. Mais c’est en le faisant que j’ai découvert le cinéma. Ça a été une expérience dense, fascinante, jouissive, douloureuse aussi.
Vous souvenez-vous du premier film que vous avez vu ? Si oui, lequel ?
Émilie Brisavoine: Probablement Angélique, marquise des anges ou un film avec Louis de Funès qui devait passer à la télé à 20H50 après la météo.
Quels sont les films qui ont marqué votre parcours de cinéphile par leur intensité, par des séquences précises ou par la simple force des images ?
Émilie Brisavoine: L’intensité silencieuse de la Callas, des paysages de Cappadocce, les scènes de sacrifice, le sacré païen qui irrigue tout le Médée de Pasolini. La truculence tendre, la vulgarité libératrice, la violence hilarante de Female Trouble de John Waters. L’humanisme lucide de De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de Paul Newman. La radicalité et le magnétisme d’Under the Skin de Jonathan Glazer. L’explosion finale de Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni. Le réalisme, la multiplicité des points de vue, des trajectoires, la profondeur de la série The Wire de David Simon. Les visions, les bugs inconscients qui s’immiscent dans les scènes de la vie quotidienne du personnage principal de L’Adversaire de Satiya Jitray.
Un film qui a failli vous faire quitter une salle ou la fait pour de bon ?
Émilie Brisavoine: Dancer in the Dark de Lars Von Trier. J’avais 16 ans et je me suis sentie prise en otage.
Un film que vous n’aviez pas envie de voir et qui a été une révélation ?
Émilie Brisavoine: Mad Max : Fury Road de George Miller. Je ne vais jamais voir de blockbusters, mais un ami m’a convaincu de l’accompagner. J’ai été scotchée par chaque seconde du film, une pure expérience sensorielle. Le scenario est concis et impactant, il y a tout et ça tient sur deux pages !
Est-ce que, dans votre parcours de cinéphile, il y a eu un «avant» et un «après» un film ?
Émilie Brisavoine: Quand j’ai regardé Walden de Jonas Mekas, ça m’a coincé le dos. Je crois que c’est l’effet stroboscopique, ça m’a stressée, j’aurais pas du regarder les six bobines d’affilée. Hormis cela, j’ai trouvé ces journaux filmés magnifiques de liberté et de poésie.
Le film que vous emmenez sur une île déserte ?
Émilie Brisavoine: Dumb & Dumber des frères Farelly. Je l’ai déjà vu 100 fois, je peux encore le voir 100 fois.
En 2050, pensez-vous que l’on fera encore du cinéma ?
Émilie Brisavoine: J’imagine qu’on aura toujours besoin de représenter nos histoires. Certainement que les technologies intensifieront l’expérience. Maintenant qu’on a le son et la couleur, il nous faudrait l’odeur, non ? Ou alors se glisser dans le corps des héros.
Le dernier film vu et aimé?
Émilie Brisavoine: Mia Madre, de Nanni Moretti.
QUIZ CHAOS DU CINÉPHILE
Un film : Demi-tarif d’Isild Le Besco
Une histoire d’amour : Harold et Maud de Hal Ashby
Un sourire : Catherine Demongeot dans Zazie dans le métro de Louis Malle
Un regard : Oedipe-Roi, de Pier Paolo Pasolini
Un acteur : Jim Carrey
Une actrice : Tura Satana
Un début : Fous d’Irène des frères Farelly
Une fin : Zabriskie Point, de Michelangelo Antonioni
Un générique : Twin Peaks, et la démo interminable des machines de l’usine sur la musique d’Angelo Badalamenti.
Une scène clé : Carrie au bal du diable de Brian de Palma, la vengeance après une douche au sang de porc. Sissy Spacek, géniale, extra-terrestre.
Un plaisir coupable : regarder les clips de Mylène Farmer que lui faisait Laurent Boutonnat dans les années 80. Toutes ces scènes érotiques qui passaient en boucle quand j’avais 5 ans sur M6 me fascinaient
Une révélation : Under the Skin de Jonathan Glazer
Un gag : Ministry of Silly Walks, le sketch des Monty Python
Un fou rire : Dumb & Dumber «You sold my dead bird to a blind kid?»
Un rêve : les réminiscences obsessionnelles de Munch dans Edvard Munch, la danse de la vie de Peter Watkins.
Une mort : La décapitation visuelle du major Celliers dans Furyo d’Oshima
Une rencontre d’acteurs: Gérard Depardieu et Michel Blanc dans Tenue de Soirée de Bertrand Blier.
Une scène de cul : Zabriskie Point, d’Antonioni
Une réplique: «E.T téléphone maison»
Un plan séquence : La scène du tricycle dans Shining de Stanley Kubrick
Un choc : La scène finale où Anwar Congo «vomit» dans The Act of Killing, Joshua Oppenheimer.
Un artiste sous-estimé : Fred, mon beau-père.
Un traumatisme : Eraserhead de David Lynch
Un souvenir de cinéma qui hante : La danse de Maria dans Metropolis, de Fritz Lang.
Un film français : L’enfance Nue de Maurice Pialat
Un réalisateur : Alain Cavalier
Allez, un second : Chris Marker
Un fantasme : Ado, je fantasmais comme une malade sur Keanu Reeves.
Un baiser : Connie and Raymond Marble, dans Pink Flamingos de John Waters
Une bande son : celle de Ryuichi Sakamoto pour Furyo.
Une chanson de cinéma (et qui n’a jamais été mieux qu’au cinéma) : Faster PussyCat Kill Kill, par les bostweeds dans le film de Russ Meyer.
Un somnifère : regarder la télé.
Un frisson : Mange tes morts : Tu ne diras point, de Jean-Charles Hue.
Un monstre : La «chose» dans Notre dame des hormones de Bertrand Mandico.
Un torrent de larmes : La scène finale où Mathilda fait sa démonstration scientifique, dans De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, Paul Newman.