2013-2023: 10 ANS DE CHAOS

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[EQUATION À UN INCONNU] PAR YANN GONZALEZ
Longtemps invisible, Équation à un inconnu de Dietrich de Velsa, l’un des pornos gay les plus mélancoliques au monde, sort en Dvd/Blu-Ray en juillet chez Altered Innocence. Et c’est le réalisateur d’Un couteau dans le coeur qui en parle le mieux, au nom du Chaos.
INTERVIEW: JEREMIE MARCHETTI

C’est peu dire qu’il faut sauver la mémoire du cinéma porno! Il n’a pas à moisir sur des bandes magnétiques oubliées ou sur des pellicules 16 ou 35 éparpillées aux quatre vents. À l’heure de la HD et de la dématérialisation, les sauvetages se comptent hélas sur les doigts de la main. Une position encore plus délicate pour le porno gay des années 70, qui trouve un poignant écho avec le poids des années Sida sur les épaules, témoignage d’une libération par l’image. En France, le format blu-ray évite le genre comme la peste, qu’il soit homo et hétéro: trop de risques à prendre. Le trimballant de cinémathèque en cinémathèque depuis des années, Yann Gonzalez eut un coup de foudre pour Équation à un inconnu, one-shot mystérieux tourné en 1979 que l’on avait déjà évoqué sur les rives du Chaos, rêverie d’éphèbe où le sperme a le goût des larmes et vice versa. C’est en s’associant avec un éditeur américain, Altered Innocence, que le réalisateur d’Un couteau dans le coeur a pu enfin distribuer le film.

Il faut dire que les américains sont bien moins frileux à l’idée de sortir du vintage porno en HD (Vinegar Syndrome s’en est fait une spécialité d’ailleurs). Une résurrection émouvante et bien méritée accompagnée de Journal d’un combat, court-métrage de Guy Gilles conté par la voix d’Alain Delon et consacré au réalisateur Dietrich de Velsa, alors filmé dans son atelier de peinture durant les années 60, d’une surprenante bande-annonce utilisant quelques rushes inédits (UNE ŒUVRE LYRIQUE QUI VOUS BOULEVERSERA nous gueule la voix off) et d’un hommage, of course, de Yann Gonzalez racontant dans la langue de Shakespeare sa relation si particulière au film. Pour l’occasion, on lui a demandé d’en remettre une couche pour le chaos.

Comment as-tu découvert Equation à un inconnu?
Yann Gonzalez: Je l’ai découvert grâce à Hervé Joseph Lebrun qui connaît sur le bout des doigts l’histoire du porno gay français et a même réalisé Mondo Homo, un excellent documentaire sur le sujet. Hervé m’a accompagné dans mes recherches sur Un Couteau dans le cœur, il m’a non seulement permis de rencontrer certains acteurs et réalisateurs de l’époque, mais il était aussi mon dealer de DVDs pirates et ne tarissait pas d’éloges sur Équation à un inconnu dont il n’existait qu’un affreux VHS-rip. Malgré la qualité dégueulasse de la copie, la singularité du film m’a immédiatement sauté aux yeux.

Pourquoi tu l’aimes?
Yann Gonzalez: Parce que c’est un film magique, l’unique long métrage d’un ancien artiste peintre, Francis Savel, alias Dietrich de Velsa, sur lequel planent mille mystères et scandales. Parce que c’est un porno sentimental, un chant d’amour triste, une ode aux visages et aux queues de ses acteurs, notamment le demi-dieu Gianfranco Longhi, «figure principale» du film comme le précise le générique de fin parlé. Parce que c’est un film quasi dansé, où la mise en scène, admirable, orchestre un ballet planant de baises insatiables et de solitudes bouleversantes. Le tout magnifié par la caméra de François About, chef-op génial des meilleurs pornos gays de l’époque auquel la sensualité immersive du film doit beaucoup. Je pourrais aussi épiloguer longuement sur le travail étonnant du son et de la musique, la manière dont le premier flirte avec l’étrange, le fantastique, et comment la seconde résonne à la fois comme célébration utopiste et chant funèbre prémonitoire d’une communauté bientôt frappée par le désastre.

Pourquoi est-il resté aussi longtemps invisible?
Yann Gonzalez: Parce qu’il échappe à toutes les catégories et qu’il n’est resté qu’une semaine à l’affiche à sa sortie. Un bide absolu. Trop arty et mélancolique pour un porno, même si le film reste bandant. Et trop prisonnier de son propre circuit commercial pour être considéré par les critiques de l’époque. J’ignore qui a eu l’idée de déposer le négatif dans un labo, mais je ne le/la remercierais jamais assez, car sans cela Équation à un inconnu aurait été condamné aux limbes éternelles de la cinéphilie. Grâce à Frank Jaffe d’Altered Innocence, éditeur du Blu Ray / DVD, à Joe Rubin de Vinegar Syndrome (qui s’est chargé de l’étalonnage numérique) et à la complicité des techniciens du laboratoire Eclair, nous avons pu scanner ce négatif en 2K, le film brille désormais de mille feux et je suis fier de contribuer à sa résurrection!

Equation to an Unknown from Altered Innocence on Vimeo.

CHAOS MEMORIES
Equation à un inconnu est l’acmé du porno mélancolique selon Yann Gonzalez, mise en scène par le fort mystérieux Dietrich de Velsa (alias Francis Savel / Frantz Salieri). A voir absolument.

On attise comme on peut la mémoire du cinéma pornographique 70’s, cet âge d’or enseveli par une poussière humide. Mais quand on parle porno, c’est le porno dominant qui l’emporte, soit le porno hétéro. Le porno gay, lui, s’est dilué encore plus violemment dans le temps. Cercle infernal puisque personne n’ose les ressortir (à l’exception peut-être de certains titres de Peter de Rome ou de Wakefield Pool), les vouant à une lente et inexorable extinction. La situation est la même, en pire encore, pour le porno français dit vintage. Si l’empire Cadinot n’a pas eu de mal à survivre, on a quasiment enterré les productions AMT, les films de Norbert Terry ou encore ceux de Jacques Scandaleri, dont le New-York City Inferno a retrouvé un semblant d’aura culte grâce à quelques projections en festivals. Des œuvres appartenant à une ère pré-Sida auquel Yann Gonzalez rendait hommage dans Un couteau dans le cœur, et dont il a extirpé un des joyaux étincelants : l’incroyable Équation à un inconnu, seul et unique film de Dietrich de Velsa, pseudonyme derrière lequel se cache en réalité le peintre Francis Savel.

Sous ce titre savoureusement mathématique – car inutile de dire que de nombreux garçons vont très largement s’additionner – se dissimule une bulle étrange, rassemblant d’abord tout ce qu’on peut s’imaginer de ce type de porno 70’s, avec ses éphèbes glabres et androgynes d’un autre temps, son approche du sexe sans entraves, et en même temps quelque chose de totalement éloigné de la trivialité inconsistante généralement accolée au genre. Pour fil rouge, un vagabondage tant terrestre qu’onirique, où un garçon en quête de plaisir joue au replay avec ses fantasmes. En guise d’inauguration, ce terrain de foot où fusent d’étranges regards dans les gradins, finissant dans les incontournables vestiaires où l’on se taquine sous les jets d’eau. Mais deux garçons retirés du groupe attirent l’attention de notre spectateur, qui verra un massage se transformer fatalement en étreinte entre les casiers. Plus tard, le témoin imaginera à nouveau la scène, se glissant dans la scène vue auparavant, main sur le sexe.

Le procédé peut paraître facile et rébarbatif; au contraire il met magnifiquement en lumière cette capacité à réinvestir un souvenir dans le processus du fantasme et de la masturbation, sans jamais créer un bête sentiment de répétition. Il faut dire aussi que le travail de François About, chef-op de nombreux films hard hétéros ou gays – dont les films de Scandelari – capte à merveille différences ambiances pourtant a priori très quotidiennes, pour leur rendre toute leur poésie biscornue, de ces coins de banlieues gris comme la cendre à ces visages de Renaissance tournés vers le ciel, attendant fermement l’extrême onction (et vous devinez bien laquelle). Plus loin, un garçon se laisse tourner dans le recoin d’un bar, sous l’oeil du réalisateur Norbert Terry.

À la nuit tombée, l’ivresse d’un tour en moto réveille des fantasmes de garage, comme si soudainement l’on découvrait tout ce que nous sous-entendait Scorpio Rising. Puis viendra l’ultime rêverie où le brun héros, allongé sur sa couche, invite en rêve toutes les figures croisées et décroisées pour une orgie imaginaire. Si Équation à un inconnu distribue l’air de rien des archétypes attendus (footballeurs, coloc chaud comme la braise, pilier de bar, motocycliste ou pompiste), il flotte dans une mélancolie ravageuse, amortie moelleusement par une b.o façon Wendy Carlos en revisitant du classique à coup de synthé qui pleure. Le cul y est cérémonial, soit silencieux ou au contraire très musical, parfois détourné par des atmosphères sonores venues d’ailleurs. On parle peu, économisant la salive au profit d’autres activités plus ludiques. Dans un travelling surprise à la beauté saisissante, un amant du soir se trouve délaissé au petit matin sur un chemin boueux, les lèvres encore blanchies. Tout invite à l’excitation mais surtout, surtout, à une échappée, une fuite. Très inattendues pour l’époque, les dernières images contrebalancent ce sexy spleen par l’image d’un couple heureux, dévalant les rues de Paris à vélo, heureux d’être là (et nous avec). En 79, qui l’eut cru.

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