BILLY LYNN EN 120FPS, 4K, 3D
Le journaliste Jacky Goldberg a eu la chance de voir Un jour dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee à Los Angeles, lors d’une avant-première à l’Arclight Hollywood (où il est resté une semaine à l’affiche), en 120fps, 4K, 3D : les meilleures conditions donc. Il nous raconte l’expérience.
«Alors que les avant-premières sont généralement des évènements qui attirent la foule, a fortiori lorsqu’elles s’accompagnent d’une promesse de révolution technologique, la salle était cette-fois à moitié vide. On pouvait tout de suite se douter que le film allait être un four… Ce que j’ai vu, ce n’est finalement pas tant une révolution qu’un outil génial. Comme la 3D, dont elle est selon Ang Lee l’adjuvant ultime, la projection à 120 images par secondes n’a pas forcément vocation à devenir la norme. Du moins, pas dans l’immédiat. Certes, il y a une question d’habitude qui entre en jeu et plus personne ne s’interroge sur ce qu’est une image HD, maintenant que c’est la norme pour 90% des films. Mais, d’une part je trouve que c’est dommage, d’autre part je crois que le 120 fps pousse l’image HD dans ses ultimes retranchements, en terme de définition, de précision, de fluidité, et je ne suis pas sûr que ce soit nécessairement souhaitable. Je précise que je suis le moins nostalgique des spectateurs et à chaque fois qu’une nouvelle technologie est introduite au cinéma, cela me passionne. Et je range ainsi Un jour dans la vie de Billy Lynn dans la catégorie, la plus féconde à mes yeux, des blockbusters expérimentaux, avec Hulk, Miami Vice, Speed Racer, L’étrange Noël de Mr Scrooge, L’étrange histoire de Benjamin Button, et quelques autres – étrange, au passage, cette tendance à nommer ces films du nom de leur personnage avec un préfixe interminable et tout à fait cruche… Pour autant, il y a un sens à tourner tous les films en 8K, 120fps, 3D, performance capture, et son 12.1? Non.
Les thuriféraires de ces nouvelles technologies nous expliquent régulièrement que tout cela va rendre le cinéma «plus réaliste», comme s’il existait une logique de progrès, une ligne claire qui irait du muet en noir et blanc à l’ultra-réalisme contemporain. Selon cette lecture, l’histoire du cinéma serait d’abord celle d’un gain de réalité, un gain pour qu’enfin l’expérience du spectateur soit la même dans la salle et en dehors. Qu’il n’y ait plus de différence entre la vie et sa représentation. Je comprends cet argument, et il a certaine pertinence, mais je crois qu’il passe à côté de quelque chose d’essentiel : ce que les anglo-saxons appellent uncanniness, ou l’étrange étrangeté; lorsque quelque chose devient si proche du réel qu’il en perd paradoxalement son réalisme. C’est avec ce concept qu’ont joué les peintres hyperréalistes, comme Richard Estes, à partir des années 70.
Ce qui m’a le plus frappé, et de façon beaucoup plus nette lors de ma première vision en 120fps et 3D que lors de la seconde en 24fps et 2D, c’est la bizarrerie du film. Bizarrerie accentuée par les choix de cadrage, inhabituellement frontaux, qui accentuent l’inconfort. Je crois que l’œil, en fait, n’est pas habitué à voir autant de détails et de profondeur que dans ce film. C’est particulièrement frappant dans les scènes de stade ou de banquet: on distingue chaque spectateur, et on est comme forcé à le faire, alors qu’en réalité, l’œil ajouterait du flou et il faudra faire un effort pour distinguer les détails.
Dans Billy Lynn, la réalité s’offre à nous dans sa totalité, et donc dans son obscénité — car c’est bien l’objet du flou, de l’ombre, de toutes les techniques de masquages que de rendre le réel plus flatteur, plus érotique. Là, c’est comme si on enlevait tous les filtres, et qu’on était forcé d’être dans les yeux de ce soldat qui a vu trop d’horreurs. On est tous atteints de PTSD. C’est la réalité nue, full frontal, toutes lumières allumées ; pornographique. On en revient à l’idée de représentation plus réelle que la vie: c’est précisément le sujet du film. Tout finit par se confondre pour ces soldats : le foot (sport militaire par excellence), le show de la mi-temps, la guerre. Et tout ceci dans une orgie de détails rendue possible par un surplus technologique, dont on a bien vu, depuis la 1ere guerre d’Irak, grâce à Baudrillard, comment il nous a essentiellement coupé du réel.
En somme, Billy Lynn est l’achèvement d’une révolution, qui inclut en même temps la critique de cette révolution. Pas mal.» J.G.
