2013-2023: 10 ANS DE CHAOS

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Le 8 avril 2020, Twin Peaks, le chef-d’œuvre de David Lynch et Mark Frost fêtait ses 30 ans. La série, matrice des feuilletons modernes, également dérivée en un film indispensable et magnifique nommé Fire Walk With Me, aura été le berceau d’images riches en personnages, en audaces esthétiques et en émotions inoubliables. On en veut pour preuve l’immense Twin Peaks: The Return en 2017 et on vous explique tout, épisode par épisode.

PAR MORGAN BIZET

« Mr. C., Mr. C. » (Saison 3, épisode 1)
Les premières minutes de la troisième saison de Twin Peaks sont un leurre. On retrouve Cooper, vieilli, dans la Black Lodge (ou serait-ce la fameuse White Lodge ?), puis dans la Red Room. Il est enfin temps pour lui de retourner dans sa dimension initiale. Pourtant, après ce départ « réconfortant » pour tout fan de Twin Peaks, la série va basculer. 
On découvre le doppelgänger de Cooper, possédé par Bob, affublé d’une affreuse coupe mulet. Il se fait appeler Mr. C., dégage une aura malveillante, possède une force surhumaine et semble être une pointure du monde de la pègre. Un personnage terrifiant et lugubre, aux antipodes du solaire et bon Dale Cooper. Il sera l’antagoniste de la saison 3. Mr. C., se sachant menacé par le return de l’agent du FBI, a mis au point un plan machiavélique afin de le déjouer. Toutefois, le choc principal de Twin Peaks The Return réside avant tout dans son image numérique désincarnée, presque naturaliste, aux antipodes du style feutré et chaleureux des deux premières saisons. On a l’impression que tout l’univers de Twin Peaks a basculé dans le « dark age », pour citer un des personnages de la série. Ou plutôt que, sortis du microcosme de la série originelle, nous nous rendons en fait compte qu’elle se déroule dans le réel. Le spectateur doit se faire une raison, Twin Peaks The Return prendra moins place que prévu dans la petite ville de l’état du Washington. 

« Is it future or is it past ? » (Saison 3, épisode 2)
Comme Laura Palmer l’a prophétisé, Dale et elle se retrouvent enfin, 25 ans plus tard. Encore une fois, Lynch et Frost impliquent émotionnellement le spectateur puisqu’il s’agit également du nombre d’années passées à attendre la suite d’un récit clôturé de manière abrupte et frustrante. Les amoureux de Twin Peaks ne peuvent être qu’émus en larmes en retrouvant Cooper, Laura, Hawk, Shelly, James, Bobby, Ed, Norma ou Andy et Lucy. Cependant, la force de The Return sera de ne pas être une série cédant aux chants de la nostalgie. En effet, la nostalgie cède rapidement place à la mélancolie ; la mélancolie du temps qui passe, d’une jeunesse qu’on ne retrouvera jamais, ou bien des êtres aimés à qui on a dû dire adieu. David Lynch, 74 ans, et Mark Frost, 66 ans, ont dû de plus en plus faire face au deuil et à la mort de proches. Certains des personnages n’ont pas pu faire leur retour dans la troisième saison en raison du décès de leur interprète – notamment Pete Martell, incarné par Jack Nance, proche collaborateur de Lynch depuis Eraserhead. D’autre part, certains acteurs malades pendant le tournage, sont morts avant la diffusion de Twin Peaks The Return – Miguel Ferrer, Catherine Coulson, Warren Frost. Cette saison leur rendra hommage, tout en insérant au sein de la diégèse la mort imminente des acteurs.
Twin Peaks The Return fait face au temps passé. On est stupéfait par ces visages marqués, ridés, presque méconnaissables, que Lynch filme avec une tendresse rare. Dans l’épisode 2, alors que Cooper s’apprête à revenir de la dimension où il résidait depuis 25 ans, ce dernier est victime d’un piège monté par Mr. C., son double. Il sera alors contraint de prendre un chemin de traverse et entamé un retour plus long et chaotique que prévu. Twin Peaks The Return se révèle alors être une odyssée homérienne. 

Shadow – Chromatics (Saison 3, épisode 2)
Rares moments de nostalgie, les séquences au Roadhouse qui concluent la plupart des épisodes de Twin Peaks The Return seront un rendez-vous particulièrement apprécié par les spectateurs. Lynch y invite à chaque fois un artiste ou un groupe différent, s’insérant harmonieusement dans l’esthétique et l’univers de Twin Peaks. A la fin de l’épisode 2, Lynch convie, pour la première de ces itérations, Chromatics, pour un concert de la très lynchienne et inédite Shadows. Un moment chargé d’émotion qui ravive le souvenir des scènes de séduction entre Bobby et Shelly, Audrey et Cooper ou bien James et Donna. Ce sera justement l’occasion d’annoncer le retour à l’écran de James et Shelly, magnifiques. Twin Peaks amorce un retour bref mais splendide dans le soap opera.

« Blue Rose » (Saison 3, épisode 3)
Cooper tombe dans les abimes de la Black Lodge, piégé par Mr. C. Ce détour fait la part belle aux expérimentations visuelles ébouriffantes de la Saison 3. Avec l’utilisation du numérique, Lynch peut donner vie à aux créatures et aux fantasmes entraperçues dans ses œuvres plastiques et picturales, à l’aide des effets spéciaux de la société française BUF. « The Arm », la nouvelle forme physique de l’Homme venu d’ailleurs, était un avant-goût savoureux. L’épisode 3 fait la part belle aux délires imagés. Presque dénué d’enjeu scénaristique, il nous montre Cooper perdu dans les limbes. Un monde violacé où l’écoulement du temps et les mouvements sont saccadés. Cooper et Naido, femme aux paupières cousues dont il fait la connaissance, paraissent avancer et reculer, comme un disque rayé. Il finira par échapper à cette dimension en passant par une prise électrique, après avoir notamment aperçu la tête de Garland Briggs dans le cosmos lui dire « Blue Rose », le fameux nom de code des affaires paranormales du FBI. Malheureusement, Cooper ne réintègrera pas le corps que lui a volé Bob, et prendra la place de Dougie Jones. Dougie Jones est un tulpa. Un double créé de toute pièce à partir d’une graine issue de la Black Lodge. Cependant, quelque chose de Cooper manquera dans ce transfert imprévu…

« Hellooooooooo ! » (Saison 3, épisode 3)
En prenant la place de Dougie Jones plutôt que celle de Mr. C., Cooper est malheureusement revenu dans son monde incomplet. Il n’a plus souvenir de qui il est, et surtout, il semble s’être transformé en un automate cassé, dépourvu d’électricité, et fonctionnant par à-coups, éclairs de génie dont il ne semble pas lui-même conscient. Il reçoit néanmoins l’aide des forces surnaturelles de la White Lodge, et profite du fond de Cooper qui réside toujours en lui. Dougie Jones, qui est donc en vérité Cooper, est un personnage idiot, mais foncièrement bon et dénué de cynisme. Il vient succéder au vrai Jones, qui était visiblement un homme dégoutant et peu valeureux, une sorte de contrefaçon de Cooper, qui trompait sa femme, Janey-E (la merveilleuse Naomi Watts) et n’accordait aucune attention à son fils, Sonny Jim. Lynch et Frost ont donc eu l’audace, non pas de dédoubler Cooper, comme on pouvait s’y attendre, mais de proposer trois versions du même personnage – où est l’Emmy Award de Kyle Maclachlan ? Dougie Jones est définitivement la surprise de Twin Peaks The Return, et certainement son élément le plus clivant. En effet, de nombreux spectateurs n’ont pas adhéré à la belle idée cachée derrière ce personnage d’idiot génial. Il était trop aisé de faire revenir Cooper, d’un coup de baguette magique. Non, il devra réapprendre à être Dale Cooper, héros tant aimé des deux premières saisons. Cet apprentissage passera par une nécessaire réparation de la cellule familiale des Jones, dont l’éclatement est en partie la faute de l’agent du FBI – sans Cooper, pas de Mr. C., et par conséquent, pas de Dougie. Le spectateur aussi devra apprendre à aimer Dougie Jones, s’il veut mériter Dale Cooper. Enfin, le personnage de Dougie Jones sera l’occasion de prouver le génie burlesque de David Lynch. Un burlesque éloigné des Chaplin, Marx Brothers et Keaton. A l’inverse de ces derniers, Dougie est un corps amorphe, plus proche du légume, ou du mollusque, avançant lentement, très lentement, jusqu’à imprégné son rythme sur toute la saison 3 – où l’écriture sérielle modèle des années 2000 et 2010, toute en rebondissements, coups de théâtres, cliffhangers et saturations du spectateur par une multitude d’informations, parait transcendée. Le premier grand moment de Dougie Jones se situe dans les dernières minutes de l’épisodes 3, lorsque ce dernier, largué par hasard dans un casino, se met à piller toutes les machines à sous en scandant un « hello » récupéré à un autre joueur, qu’il déforme jusqu’à le rendre merveilleusement comique. 

« …Brings back some memories » (Saison 3, épisode 4)
La saison 2 de Twin Peaks avait malheureusement fait peu à peu disparaître Bobby Briggs de l’écran, pour le relayer en second rôle insignifiant. Pourtant, les rares scènes où il côtoyait son père, le valeureux Major Briggs, étaient d’une beauté inouïe. Elles venaient surtout balayer tous les clichés que pouvait parfois revêtir ce personnage tête à claques. En effet, Garland Briggs, très proches des phénomènes paranormaux qui entourent la ville de Twin Peaks, avait rêvé son fils en homme heureux et accompli, libéré de ses côtés les plus sombres. On avait été alors ému par les larmes de Bobby et l’embrassade entre le père et son fils. Twin Peaks The Return fait du rêve de Garland Briggs une prémonition. Le Bobby Briggs de cette troisième saison est un homme changé. Désormais policier, il semble être le parfait héritier des valeurs communiquées par son père disparu. Malgré quelques rides, le visage de Bobby garde une juvénilité – merci Dana Ashbrook, son bel interprète – qui donne corps aux mots qu’il déclare dans l’épisode 4, lorsqu’il refait face, des années après, au portrait de Laura Palmer : « …Brings back some memories ».  On retrouve les mêmes larmes qui coulaient des yeux de Bobby après le discours de son père. Lynch et Frost rendent enfin justice à ce beau personnage cruellement sacrifié il y a 25 ans.

« I told you to get out the fuckin’ way ! » (Saison 3, épisode 6)
Harry Dean Stanton avait 90 ans au moment du tournage de Twin Peaks The Return. Ça, David Lynch le savait très bien (les deux étaient d’ailleurs amis). S’il reprend son rôle de Fire Walk With Me, il apparaît finalement peu dans les 18 épisodes. Il est néanmoins au cœur d’une scène d’une extrême tristesse, l’une des plus déchirantes de cette troisième saison. Le temps d’une séquence en apparence anodine, on le voit assis sur un banc, en train de boire tranquillement son café. Il regarde en souriant une mère jouant avec son fils. Quelques secondes plus tard, la tendresse de cette scène sera brisée par une mort d’une extrême violence. En parallèle, Richard Horn, le fils perturbé et glauque d’Audrey, se fait humilier par Red, leader aux pouvoirs surnaturels d’un nouveau gang arrivé en ville. Visiblement enragé par cet événement, il file à toute allure dans les rues de Twin Peaks, jusqu’à griller un feu rouge… et écraser, sans s’arrêter, le petit garçon qui s’amusait avec sa mère. La scène est terrible car tout Twin Peaks semblait baigner dans une atmosphère sirupeuse, hors du temps, avant de basculer subitement dans l’horreur.
La mère, qui tient le corps de son fils dans ses bras, est anéantie et prise d’un cri de douleur inconsolable. Le vieil homme incarné par Harry Dean Stanton osera s’avancer pour apaiser la mère abandonnée dans sa tristesse. Leurs regards se croisent, restent en suspens, soutenus par le thème déchirant et lyrique de Badalamenti. Quelques minutes plus tôt, ce même homme semblait attendre sagement sa fin sur son banc, et s’émerveillait de la vie du même enfant. Leurs destins se sont inversés. Lynch compose une séquence d’une intolérable cruauté, et d’une infinie compassion. Si Twin Peaks The Return traite du temps passé et perdu, elle questionne également le destin de la nouvelle jeunesse. Le constat de Lynch et Frost est épouvantable. Ils filment une génération sacrifiée, condamnée à reproduire les erreurs des anciens – par exemple, la fille de Bobby et Shelly, qui s’acoquine d’une ordure, comme sa mère à l’époque avec Léo – voire abandonnée à un plus jeune âge que Laura, Audrey ou Ronette ne l’étaient (le fils de la droguée qui crie nerveusement « one-one-nine », Sonny Jim avant l’arrivée de Dale Cooper).

« Gotta light ? » (Saison 3, épisode 8)
S’est-on réellement remis de l’épisode 8 de Twin Peaks The Return, diffusé le 25 juin 2017 ? Intitulé « Gotta light ? », cet épisode presque central de la troisième saison a fait l’effet d’une bombe (sans mauvais jeu de mot) dans le monde de la télévision. Et non, ce n’est pas en raison de l’usage de son inhabituel et magnifique noir et blanc. Unique cas de flashback dans la constellation Twin Peaks sous sa forme cathodique (pour rappel, Fire Walk With Me nous plongeait dans les derniers jours de la vie de Laura Palmer) « Gotta light ? » parachute la troisième saison en 1945, un certain 16 juillet à White Sands, Nouveau Mexique, date du premier essai atomique. Une répétition avant les funestes Hiroshima et Nagasaki. Lynch fait d’ailleurs une référence à ce lugubre instant de l’histoire humaine en usant du « Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima » de Penderecki pour illustrer les images de l’explosion. Cependant, plus qu’un simple flashback, cet épisode constitue pour la première fois une entrée dans l’Histoire pour le cinéma du réalisateur de Blue Velvet et Mulholland Drive, sublimes vases clos anachroniques, voire achroniques. « Gotta Light ? » est peut-être le plus important des épisodes de Twin Peaks, qui agit comme l’« origin story » de la série et révèle, en même temps, les intentions de The Return. L’explosion atomique, qui fait rentrer l’homme dans l’ère de la destruction de masse, provoque la création de Bob, figure du mal humain. De plus, Lynch invite également le spectateur dans sa propre histoire. Né en 1946, il a grandi dans l’Amérique des fifties, coincée entre son excès de normalité et la peur panique de la bombe, ainsi que l’ombre menaçante d’une Troisième Guerre mondiale. On peut voir dans ces images superposant celles de la bombe, abstraites et informes, l’art Lynchien réduit à son aspect le plus primitif et minimaliste. L’épisode 8 marque une rupture définitive avec les deux premières saisons de Twin Peaks, en tirant un trait sur l’imagerie sérielle dont ces dernières s’inspiraient, et en mobilisant et créant son propre langage, à la croisée des arts musicaux, plastiques, expérimentaux et cinématographiques. Un remodelage qui confirme les directions prises par les épisodes précédents. Twin Peaks n’est désormais plus qu’un « Lynchland », cet essentiel et singulier miroir du monde. A l’explosion atomique s’ajoute donc, en parallèle, une autre explosion, esthétique. Ou plutôt, la première explosion provoque la seconde. En effet, l’entrée dans le champignon via un hypnotique et lent travelling avant largue le spectateur dans une transe sensorielle, autant douloureuse qu’extatique. Une dizaine de minutes où s’enchaînent dans un maelstrom de visions chaotiques, déflagrations chromatiques et compositions conceptuelles. Brutes et figurales, ces images sidérantes sont les matrices des images à venir, à la fois au sein de Twin Peaks, mais également dans toute l’œuvre de David Lynch. A la suite de cette cauchemardesque traversée du miroir, l’épisode fait encore un bond dans le temps, cette fois de 10 ans en avant, nous emmenant dans une paisible petite ville typique de l’Americana, au bord d’un désert. Une sorte de proto-Twin Peaks qui va se retrouver envahie par une horde de clochards-bucherons semant la panique et la mort. On le comprendra plus tard, il s’agit des êtres peuplant la Black Lodge, l’armée de Judy, entité mystérieuse qui aurait engendré Bob. Une adolescente, s’effondre dans son lit à l’écoute du mantra diabolique prononcé par leur leader. Néanmoins, une créature rampante qui éclot d’une sphère au préalable créée par la White Lodge, puis tombée du ciel, s’introduit dans sa bouche laissée grande ouverte. Cette créature est la forme embryonnaire de Laura Palmer. Cette adolescente serait donc Sarah Palmer. Lynch et Frost organise donc une double naissance dans « Gotta Light ? », celle de l’amour et de la mort, indissociable dans Twin Peaks, incarnés par Laure et Bob. A la fin de l’épisode, le démon bucheron s’engouffre dans les ténèbres nocturnes, les mêmes ténèbres qui l’avaient enfanté. Cette matière noire est consubstantielle aux passions exacerbées qui irrigue le cinéma de David Lynch. On la retrouve dans l’inquiétante forêt qui entoure Twin Peaks. Ou encore, elle est l’abîme dans lequel s’engouffre le héros schizophrène de Lost Highway. Ou bien, elle est le fond obscur de la boîte bleue de Mulholland Drive, qui avalera les rêves étoilés de sa tragique héroïne. «Gotta light?» répétée à de nombreuses reprises par le hobo monstrueux, phrase d’accroche hautement banale, devient source d’horreur chez David Lynch. Elle ensorcèle son interlocuteur pour mieux le piéger. Surtout, par le double sens du mot « light » (à la fois feu du briquet, et lumière), elle se révèle d’une sombre ironie. Evidemment, aucune parole ni geste est attendue en réponse à cette question cruellement rhétorique, car depuis l’explosion de la bombe, la lumière n’est déjà plus. 

« Cherry pie » (Saison 3, épisode 11)
Dougie Jones laissera-t-il enfin place à Dale Cooper ? Patience, patience. Depuis 8 épisodes, Cooper est donc piégé dans un état végétatif qui ne l’empêche pourtant pas de provoquer des miracles inattendus. Il parvient même à révéler l’arnaque commise par un collègue de la compagnie d’assurance pour laquelle il travaille. Cependant, fruit d’un malentendu, il est la cible de deux propriétaires de casinos, les frères Mitchum, désireux de faire payer à Dougie la faute de son collègue. Dougie est censé leur remettre le chèque de compensation de 5 millions de dollars qu’ils auraient dû percevoir. Les deux pseudos-mafieux ne sont pas au courant de ce revirement de situation. Ils l’embarquent dans une limousine, et l’emmènent en plein milieu du désert, pour l’assassiner. Toutefois, l’un des deux frères a un doute. La veille, il a rêvé cette rencontre, et il s’aperçoit que Dougie tient une boîte entre ses mains. Si dans cette boîte se trouve ce dont il a rêvé, ils ne peuvent pas le tuer. En effet, Dougie, poussé par l’intervention de Mike, est allé acheter une tarte à la cerise, la fameuse « cherry pie » dont il est friand, ce qu’il n’a hélas plus conscience. Et ce qui devait être une scène parfaitement scorsesienne, se transforme en fantaisie typiquement Lynchienne, car le frère Mitchum avait justement vu cette tarte à la cerise en rêve. Avec les cinq millions de de dollars en poche, ils invitent Cooper à un restaurant, accompagnés de leurs assistantes, dont Candie et son comportement lunaire gentiment décalé. Le pianiste du restaurant, qui jouait alors une musique candide, modifie son registre et tape les premières notes du très beau thème Heartbreaking composé par Angelo Badalamenti. La vieille femme aigrie, que Dougie avait aidé malgré lui au casino, dans les épisodes 3 et 4, fait son apparition. Elle harangue Dougie, et dévoile à l’assemblée sa générosité. Elle l’appelle alors « Mr. Jackpots ». L’atmosphère tendue du désert s’évapore, et la scène bascule dans une tendresse et une émotion désarmante. Dougie, presque insensible au délire ambiant, déguste sa première part de tarte à la cerise. Il a alors une réaction de joie enfantine, comme si le monde se révélait enfin à lui. C’est, surtout, après sa passion pour le café, une nouvelle émanation du vrai Cooper. Le return promis est proche, et en même temps, on ne cesse d’être émerveillé par Dougie Jones, fascinante création de Lynch et Frost.

« In fact, we’re not gonna talk about Judy at all » (Saison 3, épisode 15)
Une scène en apparence anodine de Fire Walk With Me est devenue totalement centrale dans Twin Peaks The Return. C’est désormais de renommée, David Lynch avait déserté sa création lors de sa deuxième saison, revenant occasionnellement pour signer ses épisodes les plus iconiques. En parallèle, il préparait un film centré sur les derniers jours de Laura Palmer. Un chef d’œuvre mal reçu à sa présentation cannoise, qui pourtant aboutissait les formes narratives et visuelles les plus singulières de la série. Cooper y tenait finalement la place dans un étonnant caméo faisant également apparaître l’immense David Bowie dans le rôle de l’étrange Phillip Jeffries. Jeffries est un agent de la cellule Blue Rose, sous l’emprise des forces surnaturelles de la Black Lodge, et qui disparait subitement, par un truchement, presque aussitôt qu’il n’est apparu. Son intervention, cryptique, dans laquelle il clame qu’il ne souhaite pas parler d’une certaine Judy, tout en pointant du doigt Cooper, signalant à ses collègues qu’il n’est pas celui qu’il prétend être, se révèle, à l’aune de la saison 3, sous un angle nouveau. Et si Jeffries était à ce moment au courant de ce qui allait se passer ? A la fin de cette scène, il déclare également : « We live inside a dream ! ». Une phrase lourde de sens qui fera réapparition dans l’épisode 17, et qui amorçait déjà en 1992, la dimension méta de Twin Peaks. On aurait dû le prévoir, Twin Peaks The Return perpétuera davantage l’héritage du film que celui des deux premières saisons, et chaque nouvelle vision de Fire Walk With Me et de ses Missing Pieces (ses scènes coupées) enrichit la troisième saison. Malgré le décès de la légende Bowie en janvier 2016, Lynch ne s’est pas démoli et a fait revenir le personnage de Phillip Jeffries dans la troisième saison, plus exactement dans les épisodes 15 et 17. Une audace d’autant plus folle que, Jeffries, désormais membre permanent de la Black Lodge, fait son retour sous une forme forcément altérée : une grosse machine à brouillard aux airs de théière hallucinogène. On pense alors à Alice au pays des merveilles et ses créatures portées sur le thé, ou encore à la Chenille, cet être plein de sagesse qui aiguille Alice à l’aide de la fumée sortant de son calumet. Un hommage stupéfiant et osé, qui aurait certainement plu à cet ami et collaborateur de David Lynch.

« Hawk… I’m dying » (Saison 3, épisode 15)
On l’a dit et répété, Twin Peaks The Return fut l’occasion pour Lynch et Frost de rendre hommage ou faire leurs adieux à des amis ou aux acteurs disparus des saisons originelles, transformant le show en un précieux tombeau. Le plus émouvant d’entre eux est celui de Catherine Coulson, l’inoubliable « femme à la bûche ». Atteinte d’un cancer, elle apparait diminuée, dégarnie, délivrant à plusieurs reprises d’énigmatiques conseils téléphoniques à Hawk. Lynch ne souhaite pas maquiller la maladie de Coulson, et laisse apparaître à l’écran son respirateur. Décédée en 2015, il semble que Lynch avait tourné ses séquences de manière anticipée. Dans l’épisode 15, elle livre son dernier message, dans lequel elle révèle qu’elle s’apprête à mourir. Malgré les larmes provoquées par cette annonce, on retiendra la sagesse de ces deniers mots : « You know about death ; that it’s just a change, not an end » (« Tu sais, à propos de la mort : il s’agit seulement d’un changement, non d’une fin »). En confondant dans la diégèse l’adieu à Margaret Lanterman et l’adieu à Catherine Coulson, Lynch lui offre un ultime geste d’amour.

« I am the FBI » (Saison 3, épisode 16)
Après une odyssée longue de 16 épisode, Lynch et Frost récompense enfin les spectateurs en signant le return définitif de Dale Cooper, confirmé par la réplique déjà culte: «I am the FBI». La joie et le soulagement que procure ce moment ne doit toutefois pas faire oublier la beauté du parcours. De plus, cet Ulysse des temps modernes doit encore retrouver sa Pénélope, Twin Peaks. Ou bien serait-ce Laura Palmer? Il aura pourtant fallu un geste aussi stupide que simple pour qu’un tel miracle se produise. Dougie Jones, dégustant cette fois un gâteau au chocolat, est interpellé par une scène de Sunset Boulevard, le chef d’œuvre de Billy Wilder. En effet, l’un des personnages du film demande qu’on appelle Gordon Cole (« Get Gordon Cole »). Une phrase aux airs de « Rosebud » qui ravive en Cooper un feu jusqu’ici perceptible à de rares occasions. Il va alors se munir d’une fourchette qu’il enfoncera ensuite dans une prise de courant. Réélectrifié, Dougie Jones peut enfin céder sa place à Dale Cooper. Merci pour tout, Dougie.

« Ladies and gentlemen, Audrey’s Dance » (Saison 3, épisode 16)
Qu’est-il arrivé à Audrey Horn ? Apparue tardivement dans l’épisode 12, elle est méconnaissable. Mariée à un docteur castrateur avec qui elle n’entretient que des rapports conflictuels, elle semble plongée dans une vie léthargique, bien loin de ses éclats des deux premières saisons. Pendant 4 épisodes, elle intervient de manière récurrente, signifiant à son mari ses envies d’aller danser, de sortir enfin de ce cocon dans lequel elle semble enfermée depuis 25 ans. Auparavant, on avait appris, choqués, qu’elle avait été violée par Mr. C. alors qu’elle était plongée dans un coma à la suite de l’explosion de la bombe à la banque, lors du dernier épisode de la saison 2. De ce viol, était né Richard Horn, l’horrible tueur d’enfant lancé sur les traces de son père – qui ne se gênera pas de le sacrifier.
A la fin de l’épisode 16, Audrey parvient enfin à emmener son mari au Roadhouse. Elle semble pourtant frustrée, jusqu’à ce que l’orchestre annonce par surprise qu’il va jouer le thème Audrey’s Dance. Une libération qui entraine la belle Audrey au milieu de la piste, afin d’entamer la même danse qui avait fait d’elle une légende dans la première saison.
Une scène aussi belle que curieuse. En effet, quelque chose cloche, un sentiment amorcé par l’annonce du véritable titre de la musique, brisant littéralement le quatrième mur. Une impression qui va vite se confirmer lorsqu’une bagarre éclate dans la foule, venant profaner le moment de grâce d’Audrey. On le sentait depuis un certain nombre d’épisodes, chaque scène au Roadhouse, au départ délicieusement nostalgique, montre dorénavant des personnages inconnus, dialoguant autour de superficiels et incompréhensibles gossips incluant des noms qui n’évoquent rien au spectateur. Et si Lynch avait fait des scènes au Roadhouse un équivalent au soap opera Invitation of Love, faux programme télévisé et vraie mise en abyme récurrente des deux premières saisons? Néanmoins, au lieu de singer avec malice le style feutré des soap opera, Lynch filme cette fois des séquences délibérément moins coupée de l’intrigue principale, dans lesquelles sommeillent une inquiétude sourde (le cri de la jeune asiatique au milieu de la foule, la blonde qui gratte ses plaies de manière épidermique, etc.). Les personnages phares des premières saisons y font même irruption : James, Shelly et donc Audrey. Cette dernière, à la suite de l’agression, semblera pourtant se réveiller subitement dans un autre espace, un autre monde, criant un «What?» effaré et révélateur. Twin Peaks ne serait-elle pas un rêve? Mais, dans ce cas, qui est le rêveur?

« We’re going home » (Saison 3, épisode 17)
Dale Cooper fait enfin son retour à Twin Peaks. Il retrouve Hawk, Andy, Lucy, James, Gordon Cole, Albert Rosenfield, mais également son doppelgänger, Mr. C. L’affrontement tourne court grâce à Lucy, puis Freddie Sykes, un jeune homme affublé d’un gant vert dévastateur qui lui donne une force surhumaine (parodie évidente des films de super héros). Mr. C. est vaincu, ainsi que Bob, renvoyé dans la Red Room aux mains de Mike, qui l’atomise. De plus, Naido, l’inconnue aux yeux cousus, qui a fait irruption à Twin Peaks dans l’épisode 14, révèle sa véritable identité. Il s’agit de Diane, collaboratrice et amour passé de Cooper, piégée par Mr. C. qui l’avait elle aussi remplacée par un Tulpa. Cet happy end est surprenant. On s’attend presque à voir le rideau rouge se tirer. Toutefois, on sait à quel point il faut se méfier des rideaux dans Twin Peaks. Cooper a encore une ultime mission. Il doit se rendre auprès de Phillip Jeffries afin qu’il le renvoie dans le passé, en 1989, le soir de la mort de Laura Palmer. Il retourne donc à cette date et apparaît, grâce à un fabuleux trucage, dans les images de Fire Walk With Me. On comprend alors ce qui avait effrayé Laura dans la forêt. Il ne s’agissait pas de son père, mais en vérité de Dale, dont elle avait rêvé quelques jours plus tôt. Cooper veut la ramener à la maison, afin de la sauver et qu’elle échappe à son triste sort. On est alors projeté dans le pilote. Pete Martell se prépare à allait pécher, mais cette fois, il ne sera pas troublé par le cadavre de Laura sur la rive. Ce dernier a disparu. Une intervention miraculeuse qui ne paraît pas être au goût de tous. Sarah Palmer, qui semble être devenue le réceptacle de Judy – chaque scène avec elle est terrifiante – entre dans une crise violente et cherche à détruire le portrait de Laura en Miss Twin Peaks. Un acte rituel qui entraine des conséquences. Dale et Laura se lâchent la main. Un cri strident perce la nuit. Tel Orphée et Eurydice, Il se retourne et elle n’est plus là. En vérité, Dale Cooper ne peut sauver Laura Palmer sans provoquer de remous. Gommer ainsi le passé, revient tout bonnement à annuler les événements de la série entière. Comme si Twin Peaks n’avait jamais existé…

« What year is this ? » (Saison 3, épisode 18)
Dale se remémore les mots du Géant dans la White Lodge, lors la première scène de Twin Peaks The Return. Il va alors résoudre son énigme, avec l’aide de Diane. A son réveil, après une nuit d’amour dans un motel, Diane n’est plus présente. D’ailleurs, en lisant le mot qu’elle a laissé, elle ne s’appelle plus Diane, mais Linda. Et Dale Cooper se prénommerait Richard. Alors qu’il se dirige vers Odessa, ville du Texas qui serait le reflet décharné et plein de rouille de Twin Peaks, il fait la rencontre de Carrie Page, serveuse au diner curieusement nommé Judy’s. Dale Cooper en est persuadé, Carrie Page est Laura Palmer. Difficile de le contredire, étant donné qu’elle est jouée par Sheryl Lee. Pourtant, si Carrie Page est Laura Palmer, elle ne s’en souvient pas. Toutefois, elle accepte d’accompagner Cooper, qui souhaite accomplir sa promesse et la ramener chez les Palmer, à Twin Peaks. Le trajet d’Odessa à Twin Peaks parait filmé en temps réel – ce qui est faux car il faudrait en vérité 28 heures pour relier les deux villes en comparaison des 15 minutes de la séquence. Lynch étire ce retour, qui semble sans fin, comme si Cooper et la Laura amnésique traversait des dimensions ou des univers plongés dans une nuit éternelle. Le silence pèse, mais les protagonistes, enfin réunis, arrivent finalement à Twin Peaks. Il reste alors 5 minutes à Lynch et Frost pour mettre un point final à leur chef d’œuvre.
Ils sonnent alors à la maison des Palmer, mais la maîtresse de maison qui ouvre la porte n’est pas Sarah, et d’ailleurs elle ne connait aucun Palmer. Elle révèle qu’elle s’appelle Alice Tremond, et qu’elle a acheté cette demeure aux Chalfont. Tremond et Chalfont, deux noms rattachés à Laura. Il s’agit des familles auxquelles elle livrait les plats commandés aux Double R Diner. Alors que, Dale, désespéré, rebrousse chemin, il se retourne, pris d’un vertige formulé par une question qui restera sans réponse : « What year is this ? ». Carrie entend de son côté la voix de Sarah Palmer hurlait le nom de Laura dans la nuit. Elle semble à cet instant se souvenir de tout. Le cri qu’elle pousse, qui est le même que celui poussé par Laura Palmer au moment de sa mort, créé comme une réaction en chaîne. Les lumières s’éteignent, et plonge la série dans le noir. Il émergera seulement en générique l’esquisse au ralenti de la scène où Laura chuchote un secret à l’oreille de Dale.
Twin Peaks se conclue donc sur une question. Fallait-il en être autrement? Trois ans après, le final alimente toujours les débats et analyses. On ne s’attardera pas ici à déterminer quelle théorie est notre favorite. On s’accordera simplement à reconnaître la noirceur et le caractère inconsolable d’une telle fin, qui nous abandonne en sanglots. Twin Peaks est le récit d’un impossible retour. En voulant conjurer la mort de Laura Palmer, Dale Cooper a peut-être tiré un trait définitif sur la série, et le rêve s’est estompé. Le rêveur s’est éveillé dans un monde où Dale s’appelle Richard, Diane se nomme Linda et Laura serait Carrie. La question que pose Dale est certainement erronée. Il aurait été plus juste de se demander « What reality is this ? ». Il semblerait que ce soit notre réalité. D’ailleurs, Alice Tremond est jouée par Mary Reber. Il s’agit de l’actuelle habitante de la demeure qui aura servi de décor à la maison des Palmer depuis les premières saisons. Un choix artistique fort qui dévoile encore une fois des pistes, heureusement sans réponses. Il reste néanmoins ce cri qui perfore la fiction, au point de la faire disjoncter, et ce secret susurré dans la nuit. Deux images qui résument finalement bien ce qu’est Twin Peaks, une œuvre-monde pleine de mystères. M.B.

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