2013-2023: 10 ANS DE CHAOS

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DISTRACTED BLUEBERRY DE BARRY DOUPE: UNIQUE EN SON GENRE
Révélation de l’ édition du Festival des Cinémas Différents en 2020, Distracted Blueberry de Barry Doupé pourrait bien être une expérience audiovisuelle unique. Si vous avez déjà ordonné à un de vos Sims d’escalader le plongeoir de la piscine avant de mettre le jeu sur pause au moment où il sautait, pour supprimer la piscine, puis relancer le jeu et contempler sa fin tragique, ce film est fait pour vous. Mais doit-on envisager cette simulation sodomique cauchemardesque de quatre heures trente trois comme un film?

Pour être tout à fait honnête, Distracted Blueberry s’absorbe davantage comme un acide, ou plutôt comme le trip de trop. Celui qui vous dissuade d’avoir à nouveau recours aux hallucinogènes tant que vous n’aurez pas effectué un check-up psychiatrique visant à établir si votre schizophrénie latente n’est pas tout compte fait passée en force. Ici, le réalisateur Barry Doupé reproduit ce sentiment où initialement tout semble coloré et rigolo – au départ seulement. D’ailleurs, je m’étais dit que puisque ce film figurait au programme d’un festival de courts (en live stream grâce à vous savez quoi), Distracted Blueberry conclurait aux alentours de la trentième minute, alors qu’on vient d’assister à une orgie scato suffisamment longue pour calmer Terrance et Phillip dans South Park. Mais non. Non, non, non. Et pour filer la comparaison de ce fameux trip de trop, c’est là qu’on se dit: «J’aimerais bien que les murs arrêtent de saigner», ou «Pourquoi le poster de hiboux au-dessus des toilettes veut me tuer?» On réalise alors que Distracted Blueberry va en fait durer, looongtemps. S’élaborer, se déconstruire et vous rendre irrémédiablement fou. Dans un ressac de bouffées délirantes, les personnages animés et leurs environnements à l’esthétique PS2 se disloquent et se reforment, en circulant sur une thématique globale sexe gay/mort violente. Une rengaine compulsive qui envoie gicler son sperme noir dans nos yeux apeurés. On le comprend en voyant l’un des premiers tableaux mettant en scène des grindr guys tous identiques aux expressions faciales ahuries, n’en finissant pas de se tirer sur la tige sans, semble-t-il, parvenir à jouir de façon satisfaisante. Le mouvement perpétuel de la baise hypertrophiée se retourne comme un gant à fist pour révéler sa dimension scatologique, interminable, insatiable, infernale. Barry Doupé pourrait ainsi trouver sa place parmi les dissidents anti-gays, qui comme Mark Simpson ou David Hoyle, n’hésitent pas à pousser à fond tout ce qu’il y a d’atroce dans le gay way of lust. Fin 80, Leo Bersani posait la question: «Is the Rectum a Grave?», avec ses 120 Journées de Second Life, Doupé semble affirmer: «It’s a grave within a grave within a grave…»

Les discussions existentielles avec beaucoup de queues et une seule tête étant très portées sur les paraboles phalliques réifiantes, on entend par exemple, «Mon rien n’a rien de différent de ton rien». Elles émergent de nappes sonores atmosphériques à base de bruits blancs, douces lorsqu’elles ne rappellent pas le taille haie d’un employé municipal. À mi- parcours, l’un des convives de cette partouze version catabase se pointe avec un boombox qui crache du speedmetal pendant qu’un de ses jumeaux à couettes dit qu’elle aime réfléchir. Comme lors du premier visionnage de Salò ou les 120 Journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, 1975), vous aurez envie que ça cesse, pas exactement à cause de l’horreur, mais de l’endurance que réclame ce décathlon panorgiastique. Le déroulé du film de Doupé se compose à la façon d’un cadavre exquis, les figures découlent de celles qui leur précèdent, une fractale issue des obsessions masculines autodestructrices de l’auteur. On se trouve dans l’esprit d’un corps sans organe expliquant: «Je me suis multiplié pour me sentir moi-même», reconfigurant son désir d’angoisse, et inversement. Ad nauseam. Pour donner naissance à des œuvres plus ou moins jolies. Ma préférée reste ce bukkake autour d’une clope qui se consume. Ou peut-être ce plan d’une balle qui se loge une dizaine de fois au milieu du strabisme d’un des clones. Distracted Blueberry s’appréhende comme un panorama apocalyptique sur un no future proche où l’on se débarrasserait de nos corps au profit d’une fusion collective de nos sex-death-drive. L’artiste au miroir le dit aux alentours de la cent-soixante-dixième minute: «Il n’y a rien à voir, et vous le voyez». G.DeD.

FOCUS SUR BARRY DOUPE
Originaire de Vancouver, berceau de la culture artistique qui ose et qu’on n’essaie pas d’avorter perpétuellement à coup de non-subventions et de fermeture d’esprit (coucou Paris) Ô Canada! Terre de Bruce LaBruce, Cronendad, Skinny Puppy… Barry Doupé fait partie de ces créateurs qui nous font penser «Canadians do it weirder». Ces artistes qui ouvrent une porte là où vous auriez attendu une tombe, et inversement. Ces intelligences qui dessinent un arc en ciel solide pour vous faire traverser un canyon. Barry est l’un des rares optimistes non-stupides de notre ère. Visionnaire acharné, il travaille en totale autonomie sur ses simulations de l’enfer. La réalisation d’un long métrage s’avère ainsi toujours un processus long et minutieux. Œuvre monstre, Distracted Blueberry était en chantier depuis 2014! Une charge de travail à la mesure de l’ambition de ce savant fou. En 2008 il innovait déjà avec Ponytail, un drame psychologique où Sarah et ses copines aux bras en spaghettis tentaient de résoudre leurs crises existentielles, nous renvoyant aux codes esthétiques de Twin Peaks Fire Walk With Me version polygones sous benzo. De sales histoires de sexe et de désespoir, annonçant le coup de massue à venir de Distracted Blueberry. Barry est un fanatique du text-to-speech, il n’est pour autant pas affilié à notre chère Valou, bien qu’on retrouve quelque chose de sa savoureuse diction neurasthénique dans Distracted Blueberry. Et Barry n’en est pas à son coup d’essai, il a quasiment théorisé le parler text-to-speech, en allant à chaque film traduire ses dialogues anglais dans une langue étrangère qu’il ne maitrise aucunement. L’allemand pour Ponytail (2008), le japonais pour The Colors that Combine to Make White are Important (2012). Il sélectionne les langages et les mots en rapport avec leurs qualités plastiques, leurs sonorités anguleuses ou tendres. Le passage à la moulinette du text-to-speech a pour effet de traduire mot à mot, bousillant les subtilités syntaxiques des phrases originelles, en suscitant d’autres incorrectes mais poétiques. Des sortes de haikus mécaniques issus d’un tiers esprit artificiel. Ces propositions linguistiques se formulent dans la langue de Molière pour Distracted Blueberry. Un voyage intérieur qui fait rire, peur et réfléchir sans vous demander votre avis. Doupé peut se vanter d’induire un effet lysergique sans sombrer dans l’intellectualisme ronflant, ou le spectaculaire cognitif. Il est naïf et joyeux, il veut que vous soyez heureux. Les dissertations sur l’humanité, la politique, ou les sciences sociales l’importent peu. He just wanna have fun, manipulant les choses de la vie; les chaises, les petits oiseaux, les gens, les mots. Il les assemble et les contemple pour se surprendre lui- même, tel un enfant qui essaierait de faire rentrer le carré dans le rond, le rond dans le triangle, jusqu’à ce que le triangle se transforme en un chien parlant et que le téléphone se mette à jouer de la flûte. Distracted Blueberry est le film du «après tout que la vie réelle aille se faire foutre» nécessaire à l’année 2020. Mais pas seulement, car Doupé refuse de se considérer comme un nihiliste qui glitcherait nos capteurs sensoriels en ricanant. Et même si son travail pourrait être romantique, et il l’est, impossible d’étiqueter cet esprit libre. Aussi sommes nous amenés à nous demander: «Qui est Barry Doupé? Que nous veut-il? Pourquoi fait-il ça?». Probablement pour nous sauver de cette merde épouvantablement ennuyeuse que fut 2020. Car il faudra bien aller puiser ailleurs que dans nos réalités consensuelles pour trouver une issue à cette crise globale qui s’en prend, si ce n’est à nos fonctions respiratoires, à nos systèmes nerveux. Quand vous ne savez plus quoi faire, faites n’importe quoi! Comme le hasard n’existe pas, c’est à Vancouver en 1976, que William S. Burroughs prononce ces mots, alors qu’il soutient la candidature à la mairie de Mr Peanut, seule cacahuète politique de l’histoire apte à motiver un vote auquel on puisse croire (et qui faisait des claquettes): «Puisque la logique inexorable de la réalité n’a rien apporté, si ce n’est des problèmes insolubles, il est maintenant temps pour l’illusion de prendre les choses en main.» Pas mieux Billy. Barry Doupé star du Chaos!

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