« Seis meses en el edificio rosa con azul » de Bruno Santamaría Razo à la Semaine à Cannes : un coming-of-age appliqué mais sensible

Mexico, début des années 90. Bruno grandit dans une famille joyeuse et insouciante. Quand le jour de ses onze ans, il apprend que son père a un souci de santé, la puissance de vie prend le dessus. Tout le monde continue à chanter et danser pour conjurer le sort, comme dans une chanson de salsa. Trente ans plus tard, Bruno filme et revisite les souvenirs qu’il ne pouvait tout à fait interpréter enfant. C’est alors entre documentaire et fiction que ce second long-métrage, du Mexicain Bruno Santamaría Razo, plonge dans les souvenirs de ce dernier, lorsque, âgé de onze ans, il apprend que son père serait atteint du sida. Jamais très loin de rappeler le Aftersun de Charlotte Wells, c’est ainsi entre identités queer contrariées et figures parentales troubles que s’élance Seis meses en el edificio rosa con azul, joli film et surprise bien sensible.

S’il s’ouvre donc sous les auspices d’un entretien documentaire, Seis meses en el edificio rosa con azul plonge rapidement du côté de la fiction, qui fait alors office de souvenir documentaire palpable. L’épais grain de pellicule de l’époque nimbe alors une image dont les bords apparaissent abîmés autant que la patine est délavée, virant vers l’orangé. La fiction estompe alors ses contours. Les couleurs déjà enchanteresses du réel glissent vers le songe : celui d’un regard enfantin qui s’émerveille de tout et erre au fil d’instants désormais réanimés. Bruno Santamaría Razo dirige ainsi sa caméra flottante au fil de bouts de quotidien comme le ferait un vieux film de vacances. La beauté ne s’y annonce donc pas, elle émerge du banal et se vit.

Mesuré et sensible, le cinéaste fait alors le choix d’aborder in medias res les instants qu’il observe aux côtés de ses personnages, comme l’un des leurs, laissant vivre de courts moments prompts à redessiner, progressivement, une vie entière. C’est naturellement du banal qu’émerge la poésie, celle de ces instants dont on ne saisit pas immédiatement tout, mais qui prennent sens par l’ensemble, le regard antérieur, autant que par le regard fascinant et limpide d’un jeune comédien bouleversant. Le premier film érotique vu à la télévision, une kermesse d’école, croiser une drag queen dans une église… Autant d’éclats qui n’ont, par essence, pas grand impact, mais deviennent des moments charnières par le regard qu’on y appose. Il y a toujours quelque chose à en retirer, un sens immense contenu dans un écrin de rien, le long-métrage construisant de fait très organiquement son récit, sans jamais prendre le spectateur par la main.

Porté par un jeune comédien principal au regard aussi limpide que bouleversant, il n’est alors guère besoin de tout dire, seulement de laisser penser et ressentir. On pensera ici à cette séquence de début de métrage où, cachés sous un drap rose, deux enfants s’entraînent à embrasser au creux de leur propre main. Il ne suffit que d’un minime panoramique, placé à hauteur d’enfant, pour voir dans les yeux de Bruno la naissance d’un désir puissant et ambigu.

Ce regard placé à hauteur d’enfant, c’est alors celui même qui observe des figures parentales évasives, troubles, desquelles il s’agit de tout déduire, dans le même mouvement qui accompagne la construction de sa propre identité. On ne retiendra, dans cette approche minutieuse du regard guidant chaque souvenir, que quelques bascules vers un point de vue parental plus artificiel, semblant surtout présentes afin d’éclaircir certains trous narratifs. Certes plutôt bon élève dans son approche du coming of age, Seis meses en el edificio rosa con azul touche par l’introspection intime dont il témoigne, celle d’un enfant devenu adulte, en proie à la dissonance qui lacère chacun de ses souvenirs : son identité queer. Face à un père étrangement fantomatique et, plus généralement, à un environnement qui semble tantôt accueillir chacun dans une fête où toute identité est admise, tantôt les taire violemment, toute construction de soi ne peut alors se faire que dans une instabilité permanente, celle qu’épouse le film avec une sincérité profondément communicative.

Réal : Bruno Santamaría Razo
Mexique-Brésil-Danemark / 2026
Avec Jade Reyes, Sofía Espinosa, Lázaro Gabino, Eduardo Ayala.

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