Lors de la conférence de presse du très controversé Her Private Hell au Festival de Cannes, présenté hors compétition, Nicolas Winding Refn s’est expliqué. Il est revenu sur la genèse d’un film qu’il présente comme profondément personnel, né à la fois d’un retour au cinéma après plusieurs années consacrées aux séries, et d’une expérience de vie radicale ayant bouleversé sa manière de créer.
C’est peu dire que Her Private Hell a suscité de vives réactions au Festival de Cannes. Présenté hors compétition, il divise radicalement. Pour tenter d’y voir plus clair sur la Croisette, il fallait se rendre à la conférence de presse afin d’obtenir un éclairage sur ce film dans lequel une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, tandis qu’une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer. NWR explique que tout a commencé par une série d’images mentales qu’il n’arrivait pas à réunir en une seule narration. Il évoque d’abord « une jeune femme qui arrive dans une ville qui n’existe pas », puis « un homme qui veut aller en enfer et revenir ». À cela s’ajoute une troisième idée : « créer un monstre sexy, un gentil monstre ». De cette rencontre improbable naît ce qu’il décrit comme un « triangle », une structure ouverte qu’il a ensuite remplie de ses obsessions visuelles et narratives, jusqu’à en faire un véritable système créatif. Il compare ce processus à un kaléidoscope, où les fragments d’images se recomposent sans cesse en de nouvelles configurations.
Refn insiste sur le fait que le film ne repose pas sur une intrigue linéaire, mais sur une logique de sensations et d’associations libres. Il revendique une approche presque mentale du cinéma, où les images doivent fonctionner comme des fragments autonomes que le spectateur assemble lui-même. Cette vision est directement liée, selon lui, à la manière dont les récits contemporains sont fragmentés par les écrans et les flux d’images. Au cœur de cette réflexion, le réalisateur place une expérience personnelle décisive : une grave opération cardiaque durant laquelle il affirme avoir été « mort pendant vingt-cinq minutes ». Il raconte que cet épisode a marqué une rupture dans sa carrière, au point de penser qu’il n’avait plus rien à faire en tant que cinéaste. « Avant de mourir, j’étais arrivé à la fin de ma carrière, je n’avais plus rien à montrer ni à faire », confie-t-il. « J’ai eu un “leaking heart”, c’est-à-dire que le sang circulait à l’envers dans mon cœur et que je mourais. Cela a été découvert accidentellement, et on m’a dit que je ne survivrais probablement pas. Heureusement, le chirurgien, c’était Tom Cruise », plaisante-t-il. « Il a pu entrer dans mon corps, ouvrir mon cœur et le réparer manuellement. Alors je me suis dit que ce n’était pas moi le génie. Puis, un peu comme Frankenstein, on m’a réanimé avec des décharges électriques. Quand je suis revenu, j’ai réalisé que j’avais déjà vécu cinquante ans. Il m’en reste peut-être vingt-cinq, mais je veux en faire le meilleur usage, parce que le temps devient une denrée de plus en plus rare. Quand vous créez un échange avec le public, quand vous sollicitez son temps, vous devez respecter cela. Ça vaut de l’or. Vous devez lui donner quelque chose en retour. Aujourd’hui, je suis un homme “bionique”, pour ainsi dire. Avant de mourir, j’ai compris qu’on m’avait fait un cadeau : celui de pouvoir recommencer. Combien de gens ont une deuxième chance ? (…) Il fallait mettre cela à profit pour une bonne cause. La question est : comment puis-je élargir l’horizon de perception de tout le monde, celui de mes enfants, pour leur avenir ? »
@chaosreignfr Les larmes de Nicolas Winding Refn à Cannes #cannes2026 #film #cannesfilmfestival #cinema #nwr ♬ son original – CHAOS
NWR fond en larmes en terminant cette phrase, la salle applaudit. Cette épreuve devient alors le point de départ d’une renaissance artistique, Her Private Hell étant pensé comme un retour depuis une zone limite, entre vie et mort, fiction et expérience intime. Cette dimension autobiographique irrigue aussi sa manière de concevoir le film comme une expérience immersive, presque totale. Refn parle volontiers de « opéra » pour décrire son projet, insistant sur l’importance du son, du rythme et des sensations. Pour porter cette ambition, il s’est tourné vers Pino Donaggio, qu’il décrit comme une figure essentielle de son imaginaire cinématographique et qui avait composé sa première bande originale pour un autre Nicolas, Nicolas Roeg (Ne vous retournez pas). Le compositeur italien, connu notamment pour ses collaborations avec Brian De Palma, accepte de revenir à une écriture orchestrale ambitieuse, proche d’une partition d’opéra. Donaggio explique que la collaboration a été exigeante et particulièrement longue, le réalisateur lui demandant bien plus qu’une simple bande originale : une œuvre musicale à part entière, structurante pour le film. Refn, de son côté, assume avoir guidé étroitement les choix musicaux, considérant la musique comme un élément central de mise en scène, presque un moteur narratif. L’ensemble du projet repose ainsi sur une fusion étroite entre image et son, afin de créer une expérience sensorielle continue.
Le film est également conçu comme un espace entièrement fabriqué, détaché du réalisme. Tourné en studio au Danemark, bien que son univers évoque un Japon fantasmé, Her Private Hell est décrit par Refn comme une forme de « réalité virtuelle », ou plutôt une « non-réalité ». Il explique que ce qu’il imaginait ne pouvait pas exister concrètement et devait donc être recréé artificiellement, comme un monde intérieur matérialisé à l’écran. Dans cette logique, Refn s’oppose frontalement à une conception classique des genres cinématographiques. Il considère que les catégories servent surtout à simplifier et à accélérer la consommation des œuvres. « Les genres ne sont pas ce qu’il y a de plus intéressant », affirme-t-il, défendant au contraire un cinéma hybride, mouvant, qui refuse les étiquettes. Pour lui, la vie elle-même ne suit pas une seule narration, et l’art ne devrait pas chercher à le faire.
Enfin, le réalisateur relie cette liberté formelle à une philosophie du risque et de l’inconnu. Il dit craindre avant tout de « savoir ce qui va se passer », estimant que la création naît précisément de l’incertitude. Tout contrôler à l’avance reviendrait, selon lui, à neutraliser le processus artistique. Cette approche donne au film une dimension volontairement instable, où l’imprévu fait partie intégrante de la méthode. Qui l’aime le suive…



