Avec ce troisième long métrage, Bi Gan a bénéficié de moyens à la hauteur de ses ambitions considérables, et le résultat est monumental, même si la durée (2h40) et la signification à la limite de l’hermétisme risquent de laisser quelques spectateurs sur le bas-côté. En fait, une approche purement comptable peut donner le vertige au vu de la quantité d’énigmes à décrypter, mais il suffit de se laisser séduire par la forme éblouissante pour deviner immédiatement la véritable nature du film : à la fois hommage au cinéma, hymne à la vie et à la liberté individuelle, avec un soupçon de critique du régime chinois. Bi Gan est un poète qui utilise des symboles, des métaphores et des allusions pour défendre le droit à l’identité individuelle ou collective, laquelle passe par la transmission et la conservation des rêves, des mythes et des souvenirs. Et ce, par le biais du cinéma !
Ce n’est donc pas un hasard si son film convoque de multiples références. Pour commencer, il semble que le cinéaste soit parti du prologue de Holy Motors (les rêves d’un dormeur comme fenêtre ouverte sur de multiples possibles) pour en développer sa propre vision.
Soit une société où l’humanité a évolué au point d’atteindre l’immortalité, à condition de s’interdire de rêver. Alors que la majorité se conforme aux injonctions, une poignée de rebelles résiste. La VF les appelle « rêvoleurs », mais on peut préférer la traduction anglophone « deliriants » dont la rime avec « deviant » est plus heureuse que le suffixe « voleur », malvenu parce que les rêveurs ne volent rien ni personne, au contraire : ils s’accrochent à ce qui leur appartient et garantit leur identité. Pour les éradiquer, des chasseurs sont lancés à leurs trousses, un peu comme les Blade Runners traquent les réplicants chez Ridley Scott. Shu Qi interprète une chasseuse qui utilise un projecteur de cinéma pour s’insinuer dans les films-rêves de ses proies et les piège en s’incarnant dans ce qu’ils aiment le plus. Elle entrera de cette façon dans cinq rêves du personnage principal, joué par Jackson Yee.
Chaque rêve ou chapitre prend la forme d’un genre de cinéma, tout en évoquant une période de l’histoire chinoise du XXᵉ siècle. Ainsi, on visitera le cinéma muet, de Mélies à Murnau en passant par l’expressionnisme allemand, le tout à l’époque des fumeries d’opium. Puis, le film noir pendant la Seconde Guerre mondiale qui suit un joueur de theremin. Dans les années 50, un moine casse une statue dans un temple et libère un esprit. Quelques décennies plus tard, il se réincarne en arnaqueur avec la complicité d’une gamine douée de pouvoirs sensoriels particuliers. Enfin, il rencontre une fille (la même ?) à l’aube du nouveau millénaire. Chaque chapitre met en valeur un sens, comme si la confirmation par la perception venait contredire la notion d’illusion associée au rêve. Bi Gan a créé une grande variété d’atmosphères et de styles qui vont du plus sophistiqué au plus naturaliste, le dernier segment lui donnant l’occasion de pratiquer le plan-séquence dont il s’était fait une spécialité dès son premier Kaili blues.
Certes, le lien entre les différents segments n’est pas toujours évident, même si des pistes sont suggérées, comme le vampirisme, mais l’ensemble est suffisamment stimulant pour inspirer à chacun ses propres hypothèses. Il faut dire que les questions grattent avec insistance: comment les normaux sont-ils immortels ? En quoi les rêvoleurs sont-ils mortels puisqu’ils persistent tant qu’il y a des films et des salles pour les projeter ?
Bi Gan n’a pas de réponse définitive, mais il assimile l’homme devenu immortel à une bougie qui ne brûle pas, avec tout ce que ça implique : ni chaleur ni lumière. Ne pas mourir, c’est ne pas vivre. Les rêvoleurs revendiquent le droit de vivre, de souffrir et de se consumer. Ils vivent à travers leurs rêves, et ce faisant, ils résistent au conformisme, un peu comme le personnage de Brazil face à une bureaucratie qui pouvait tout, sauf l’empêcher de se réfugier dans son imagination.
Resurrection est une longue progression dans la nuit qui se termine à l’aube du nouveau millénaire en laissant ouvertes une nouvelle batterie de questions : si les personnages sont des vampires, la lumière va-t-elle les détruire ? Comment faut-il interpréter le titre ? Si le nombre d’énigmes non résolues donne envie de retourner voir le film, c’est bon signe.
10 décembre 2025 en salle | 2h 40min | Drame, Policier, Science FictionDe Bi Gan | Par Bi Gan Avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao Titre original Kuangye shidai |
10 décembre 2025 en salle | 2h 40min | Drame, Policier, Science Fiction


