[LA CASA LOBO] Cristóbal León et Joaquín Cociña, 2018

Colonia Dignidad. Le nom seul mériterait sa propre encyclopédie de l’horreur ordinaire. Paul Schäfer, pédophile allemand en fuite, fonde en 1961, dans la cordillère chilienne, ce qui ressemble de loin à une communauté utopique de colons germaniques vivant en autarcie heureuse. De près, c’est un camp de torture à la disposition de Pinochet, un paradis pour nazis en exil, où Josef Mengele lui-même serait passé, et un terrain de chasse pour les instincts de Schäfer envers les enfants. Des centaines de dissidents y disparurent. La communauté fonctionna ainsi pendant des décennies. Le Chili a mis du temps à regarder en face ce qu’il avait laissé prospérer dans ses montagnes.

Joaquín Cociña et Cristóbal León ont mis cinq ans à réaliser La Casa Lobo. Film de stop-motion en plan-séquence quasi continu, où papier mâché, ruban adhésif et peinture murale composent un monde qui se défait et se reforme sous nos yeux. Pas de coupure franche. Les personnages se liquéfient dans les murs, les murs deviennent des personnages, les cochons deviennent des enfants, les enfants ressemblent à la créature d’Eraserhead. La forme est la métaphore : voici ce que fait l’endoctrinement de la réalité. Il la rend molle, malléable, impossible à saisir fermement. Le film se présente comme une vidéo de propagande produite par la Colonie elle-même. Effort de relations publiques pour contrer les « rumeurs » circulant à son sujet. On y suit Maria, jeune pensionnaire punie pour avoir laissé s’échapper trois cochons, qui fuit dans la forêt et trouve refuge dans une maison. La voix du loup, séductrice, paternelle, absolument sûre d’elle-même, commente, dirige et cajole. C’est la voix de Schäfer telle qu’elle devait résonner pour ses victimes. Quelque chose entre le sermon dominical et la menace de mort à peine voilée.

Là où le film dépasse la simple curiosité formelle, c’est qu’il rend le conte lui-même complice. Les fleurs qui poussent dans les fosses, le miel magique qui fait pousser les cheveux blonds, les enfants-cochons transformés à force d’amour autoritaire : chaque image porte une vérité historique déguisée en fantaisie. L’horreur de Colonia Dignidad ne nécessite aucune reconstitution gore. Elle transparaît dans la douceur même du récit, dans cette façon qu’ont les bourreaux de se raconter comme des bienfaiteurs. Court pour un long métrage, ce film-là se mérite cependant en entier, même quand il tourne légèrement en rond dans ses derniers actes. Le loup, lui, ne tourne jamais en rond. Il sait exactement où il va.

1h 13min | Animation, Drame, Expérimental
De Cristóbal León, Joaquín Cociña | Par Cristóbal León, Joaquín Cociña
Avec Amalia Kassai

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