Adepte des instants suspendus dans le temps, Rodrigo Sorogoyen ne surprend pas franchement ici. Le dîner d’une vingtaine de minutes qui ouvre L’Être aimé, son nouveau long-métrage en compétition à Cannes, pose les atours de la relation entre Esteban, réalisateur émérite, et sa fille abandonnée depuis treize ans, Emilia, à laquelle il offre alors le premier rôle de son nouveau long-métrage. Le ton est au non-dialogue, dressant le portrait progressif mais incisif d’une relation filiale toxique, faite de chaud et froid permanents, où toute éclaircie n’est que fugace. C’est alors en brouillant la temporalité de son récit, dans une certaine abstraction spatio-temporelle, que Sorogoyen instaure le doute et l’instabilité, pour un récit qui captive durablement tant son véritable centre de gravité demeure incertain. Le point de rupture atteint, son masque tombe, le révélant alors pleinement.
La bascule en est d’autant plus limpide qu’elle prend forme à travers un choix audacieux d’alternances de formats et de régimes d’images. Plongés dans un désert en forme d’espace mental vide, propice à l’errance intérieure, les régimes du réel se mêlent, comme si la fiction inventée et l’intime réel se confondaient, autant de manières de manipuler sa propre image. À la subtilité formelle de son incipit, démonstration du potentiel d’étouffement du seul découpage, le cinéaste verse malheureusement dans un surplus d’effets mal maîtrisés. Les changements de ratio, de couleurs et de qualités d’image finissent par s’agencer sans motivation véritable et finissent, par la même occasion, par sortir le spectateur de l’expérience. Il ne peut qu’en découler un ventre mou central tant l’absence de subtilité du geste le pousse à se répéter bêtement.
Si le parallèle avec Valeur sentimentale de Joachim Trier saute aux yeux dès les prémices narratives, L’Être aimé creuse son sillon vers un portrait paternel nettement plus brutal et tranché. C’est là son véritable centre de gravité, vortex propice à tout emporter. Une fois passée la stimulante plongée dans la fourmilière d’un tournage, il s’agit alors d’explorer ce dernier comme un microcosme mettant l’intime à nu, les rapports de force entre despote violent et subalternes silencieux relevant autant de la sphère privée que du monde extérieur. Le portrait de père absent et toxique de L’Être aimé se scinde en diptyque, saisissant par la même occasion une figure de réalisateur que l’ère #MeToo dévoile au grand jour. La frontière entre le conteur et le gaslighter n’est jamais très solide tant réenchanter sa propre image, autant que ses actes les plus visiblement traumatisants, devient une habitude, un réflexe inconscient. C’est lorsqu’il effleure cette horreur aux multiples facettes que le geste devient véritablement fécond.
16 mai 2026 en salle | 2h 15min | DrameDe Rodrigo Sorogoyen | Par Rodrigo Sorogoyen, Isabel Peña Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo Titre original El ser querido |
16 mai 2026 en salle | 2h 15min | Drame


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