[Cannes 2023] Gazette chaos du festival / jour 10

JOUR 10. Takeshi Kitano bouscule la Croisette avec son immense Kubi, la pseudo-transgression de Jessica Hausner (Club Zero), Wes Anderson en mode automatique (Asteroid City), Marco Bellocchio au sommet (Rapito – L’enlèvement).

Alors là, mes aïeux, le Kitano vient de dépasser allégrement toutes les bornes du chaos correct au Festival de Cannes. Il y a à dire vrai tout ce qu’on aime, et tout ce qu’on recherche, sur un plateau, tel un festin: du gore partout, tout le temps. Des tripes, de la sauvagerie, de la vraie transgression. C’en est presque écœurant tellement c’est génial. 13 ans après Outrage, le réalisateur touche-à-tout de 76 ans (que l’on sait réal, acteur, animateur à la télévision, écrivain, peintre…) barbouille toute la Croisette de sang avec ce qui pourrait être son dernier long-métrage. Mais, au vu du résultat, on se dit que ce serait franchement dommage de se passer de ses services tant l’envie de cinéma dévore absolument tout, tant sa fresque épique, ultra-violente, queer (si, si) et hilarante (oh oui!), fait un bien fou. À ce propos d’ailleurs, comment expliquer une telle absence?

Selon Yves Montmayeur, auteur du documentaire Citizen Kitano en 2020, que nous avons sollicité, c’est une « très longue histoire »: « Le fait qu’il ait disparu des radars cinématographiques, du moins en Occident, s’explique aussi par un événement lié à sa vie privée et professionnelle. C’est-à-dire qu’il a dû se séparer de Office Kitano, sa société de production. Il était associé avec Masayuki Mori et il y a eu un vrai problème entre eux, ils se sont déclarés ennemis jurés pour une histoire de gros sous. Et si Kitano quitte sa société de production, il se retrouve du coup sans producteur, sans rien du tout. Le système judiciaire se met en place. Et en parallèle, il entame une procédure de divorce avec sa femme. Donc tout cela fait qu’il n’a pas du tout la tête à se consacrer au cinéma. Il est un peu pris au piège et il doit se contenter de se consacrer exclusivement à ses productions télé. Il faut que l’argent rentre un peu et c’est une fois que la situation commence à se stabiliser qu’il peut à nouveau repenser au cinéma et la première chose qu’il a envie de faire, c’est ce film-là ».

Kubi se présente alors comme un prolongement à son excellent film de sabres Zatoichi (2003) – dont on écoute encore la magnifique BO à la rédac – mais c’est aussi l’aboutissement d’un vieux projet: Kitano avait rédigé un synopsis il y a 30 ans, au tout début de sa carrière de réalisateur. Le projet du film n’est toutefois entré dans sa phase concrète qu’en 2019, quand il a écrit et publié un roman éponyme au Japon, se déroulant au XVIe siècle, traitant l’histoire de Oda Nobunaga qui veut unir tout le Japon, mais se voit confronté à un de ses généraux qui se rebelle contre lui avant de disparaître. Les autres seigneurs de guerre se lancent alors dans une chasse à l’homme, avec l’ambition de devenir un jour le successeur désigné de Nobunaga. « C’est un scénario qui le taraude depuis un certain temps, dont il avait déjà écrit un roman historique, extrêmement bien documenté », précise Yves Montmayeur. « C’est presque comme Alain Decaux qui revient sur une période de l’histoire de France au Moyen Âge. On ne connait pas cette facette-là de Kitano en France. Mais les Japonais, eux, la connaissent. Kitano, c’est un véritable historien, pas uniquement de l’histoire japonaise, mais de l’histoire mondiale: il peut parfaitement disserter sur la Guerre de Cent Ans et donner une somme conséquente de détails. C’est un passionné d’histoire et ce personnage de Oda Nobunaga lui tient à coeur, parce que c’était un grand maître de guerre au XVIe siècle, un des premiers hommes de guerre et fin stratège politique qui reste connu pour avoir essayé d’unifier le Japon. C’était aussi un vrai excentrique, une espèce de Roi Lear très shakespearien qui était justement en dehors de toutes les conventions, de toutes les règles et de tous les clichés qu’on avait sur le Japon. Quelqu’un qui ne respectait absolument pas les convenances, qui était très trivial, qui rembarrait tout le monde avec un côté ogre. Je pense que c’est aussi cet aspect-là qui a dû séduire Kitano parce qu’on peut ne penser qu’à lui pour l’interpréter au cinéma. C’est quelqu’un qui se foutait complètement du qu’en dira-t-on, qui n’en faisait qu’à sa tête, qui n’écoutait pas les conseils des politiciens. Et vraiment hors contrôle, à la japonaise, quoi. » 

Production à gros budget pour des standards japonais (1,5 milliard de yens, soit plus de 10 millions d’euros), Kubi s’impose comme le film le plus cher de Kitano à ce jour. « Un ami de l’entourage de Kitano me le décrivait comme une sorte de Full Metal Jacket chez les samouraïs », poursuit Yves Montmayeur. « Avec un projet aussi énorme, il est question de se mesurer là aussi avec le maître de toujours Akira Kurosawa. » Mais il n’y a pas une dimension aussi bouffonne ni de telles explosions de sang chez le réalisateur de Ran. On retrouve ici une tension shakespearienne, tout en excès et en stupre, où la loyauté occupe une place centrale, qu’elle soit politique ou amoureuse entre ces guerriers et difficile pour celles et ceux qui ont tant aimé le cinéma du réalisateur de Sonatine, de Violent Cop et de Hana-Bi, de ne pas penser aux yakuzas face à ces seigneurs de guerre confrontés à l’importance des codes d’honneur, aux luttes intestines ou encore à la place essentielle de la notion de loyauté. Mais au-delà de tous ces signes reconnaissables, il faudrait parler du plaisir simple et pur de filmer, de la jubilation à s’aventurer dans tous les excès et à faire un bras d’honneur à toutes les bienséances. Kitano n’en a plus rien à foutre si cela vous déplait, si son mauvais goût vous choque. En revanche, cinématographiquement, épiquement, humoristiquement, il est dans une forme olympique. Gore, amoral, bouffon, cruel, subversif… Et si, à défaut d’une Palme d’or, Kitano venait soudain de décrocher notre Palme du Chaos 2023?

Sinon, on s’est très poliment ennuyé devant Club Zero, le nouveau long de Jessica Hausner, qui compte désormais parmi les habituées du festival (cette étiquette, sous l’ère Frémaux, n’est pas toujours très bon signe). Le film se déroule dans un prestigieux établissement scolaire d’un pays européen non identifié, mais très propret et bien friqué comme il faut (« ça doit être scandinave, ça! »). Il se concentre autour d’un groupe d’adolescents tombés sous l’influence de Mme Novak (Mia Wasikowska), une professeure cringy qui prône «l’alimentation consciente» – comme on a nous-mêmes piqué un gros roupillon à cette séance (fatale) de 14h30, on ne sait pas forcément ce que ça veut dire – on sait juste que l’embrigadement des élèves ira jusqu’à les auto-priver totalement de nourriture et mettre leur vie en danger. Voilà pour le pitch séduisant d’un film pas totalement à la ramasse – mais entièrement dispensable en revanche – et qui semble reprendre le créneau laissé vacant par Lanthimos cette année (initiée avec The Lobster en 2015, cette case en général appréciée d’une presse culturelle en quête de frisson se résume comme suit: pitch flirtant avec la dystopie, composition des plans fixes très identifiable, apparition de seconds rôles français gênants – ici Elsa Zylberstein – jeu d’acteurs minimaliste et pourtant très rigide, enrobage arty cofinancé par ARTE…).

 

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Carburant aux zooms/dézooms un peu vains, le film a au moins l’originalité d’être assez anti-politiquement correct. On ne parle pas de cette scène de vomi domestique – il est vrai assez réussie – qui a donné des haut-le-cœur au Grand Théâtre Lumière – mais plutôt de ce propos peu reluisant sur cette croyance très contemporaine qui postule que rien n’existe vraiment et que tout est dans la tête : « Si tu voulais avoir un cancer, tu en aurais un », balance à un moment l’un des personnages principaux dans l’une des meilleures séquences du film. Pas suffisant pour notre Palmomètre avec plein d’étoiles blanches, mais suffisant en revanche pour gratter quelque chose samedi prochain, le Ruben Östlund étant, lui aussi, distribué par Bac Films (on a croisé sa frimousse à la précédente fête du Hausner en 2019).

Autre film en compétition: le Wes Anderson! Il y a maintenant deux ans, on faisait partie des rares personnes emballées par son French Dispatch, qui avait légèrement froissé le GTL: une projo devant des spectateurs ahuris et attaqués par des doses quotidiennes de bulles n’était vraisemblablement pas l’écrin le plus adapté. Rebelote hier aprem en Debussy: il y a quelque chose de comique à voir le cinéaste texan aligner les références-débit-mitraillette et les répliques fusantes façon screwball comedy devant une salle de presse encore endolorie par son Gin de la veille. Asteroid City est fait du même bois que son prédécesseur: casting de mastodontes tellement imposant que certains acteurs en sont réduits à de la figuration (coucou Bonnard!), récit dédoublé par une mise en abyme ouvrant grand les coulisses de la création (la rédaction du journal angoumoisin laisse ici place à une troupe de théâtre), deuil difficile à digérer qui rabiboche à leurs dépens les membres d’une communauté éclatée (Tom Hanks reprend ici le flambeau du vieux rebut familial que jouait Gene Hackman dans La Famille Tenenbaum).

L’intrigue se situe en 1955 dans un désert du sud-ouest américain: dans la ville fictive d’Asteroid City, célèbre pour son cratère de météorite et son observatoire astronomique, la convention Junior Stargazer rassemble élèves et parents de tout le pays autour d’un concours scientifique. L’événement se trouve perturbé par l’arrivée d’un visiteur totalement inconnu des radars andersoniens (et qui vient si l’on peut dire d’un autre monde): la ville se retrouve mise en quarantaine, et un confinement chez Wes Anderson, c’est littéralement une mise en boîte au carré, où cette esthétique bien connue du bocal à poisson rouge ne peut que s’épanouir. Le film a été tièdement reçu hier et on faisait pour une fois partie des mécontents, niaisement incapables de comprendre où la petite mécanique virtuose du bonhomme voulait nous mener. Sauf qu’une bonne nuit de sommeil est passée par là, la fameuse de nuit sommeil cannoise régénérante qui remet les idées à l’endroit! Et qu’on a vu dans cette agitation permanente qui structure le film en haillons (peut-être plus haché encore que French Dispatch, qui pouvait au moins s’appuyer sur un découpage en fragment) la passion fiévreuse qui a névrotiquement agité les États-Unis au moment de la guerre froide.

Le film s’ouvre d’ailleurs sur un train propulsé à toute berzingue, dont on découvre qu’il transporte des têtes nucléaires à manipuler « avec la plus grande précaution ». Plus tard, lors d’un moment où le film bascule dans quelque chose qui ressemble à de la panique, c’est la pointure scientifique qu’est Tilda Swinton (enfin, il nous semble que c’est son personnage, mais notre mémoire n’est pas la plus fidèle des alliées en ce moment…) qui proclame en dépit du bon sens qu’ »America remains at peace » devant des enfants prodiges à qui on tente de faire croire qu’ils n’ont pas vu ce qu’ils ont vu. On comprend alors à quel point le petit métaverse andersonien sied à merveille à l’esthétique chromo faussement cajolante des fifties: ce n’est pas un hasard si la nouvelle venue Scarlett Johansson joue ici un décalque parfait de Liz Taylor et de Marilyn Monroe, soit le vernis cliquant et glamour qu’on pose sur des névroses et des détraquements au bord de l’implosion. Pour une analyse plus fine des éléments jusque-là peu vus dans les films du grand Wes (des moments de suspension sans parole, des gros plans presque leoniens, des armes à feu…) on s’en reparle dans de meilleures dispositions lors de la sortie. En attendant, on en parle, de la même façon que l’on parle de Club Zero, dans notre 8e émission de la ChaosTV, à voir ci-dessous…

Plus d’enthousiasme immédiat pour le Marco Bellocchio et son Rapito (L’enlèvement en français) – pour nous comme le panel du Palmomètre (une belle moyenne de 3,6). Spielberg s’est intéressé à l’affaire, c’est finalement Marco Bellocchio qui en fait un film: l’Italien rouvre une page sombre de l’antisémitisme de l’Eglise avec un film en compétition à Cannes sur l’enlèvement d’un enfant juif de Bologne, sur ordre papal. Soit un retour sur l’affaire Edgardo Mortara, né au milieu du XIXe siècle dans une famille de la communauté juive de Bologne. Cet enfant a été baptisé en secret par une domestique, puis soutiré en 1858, à l’âge de sept ans, à ses parents. Un rapt sur ordre des autorités du Pape antisémite et obscurantiste Pie IX, pour être éduqué dans la religion catholique à Rome. Après les Brigades rouges, encore récemment dans la mini-série Esterno Notte, ou la lutte anti-mafia (Le traître), une affaire qui a défrayé la chronique en son temps, puis est tombée dans un relatif oubli. Sous forme de fresque historique, le film retrace le combat de la famille Mortara contre les forces de l’Eglise pour récupérer le petit Edgardo, jusqu’à un procès intenté par les nouvelles autorités laïques à l’ancien inquisiteur de la ville, maitre d’oeuvre de l’enlèvement. A l’enjeu politique s’ajoute une dimension intime, dans une famille percutée par l’histoire de l’Italie en train de s’écrire, à l’époque du Risorgimento, l’unification du pays. Filmée depuis des angles, sous des seuils de portes et des arches, l’histoire de cet enfant et le scandale que cela suscita à l’époque serviront de prétexte, de monnaie d’échange pour révéler les enjeux de pouvoir, la dominance religieuse et les dogmes. Une toute puissance symbolisée par le pape Pie IX (Paolo Pierobon) n’hésitant à user d’humiliation pour s’abroger main mise et pouvoir. L’une des plus grandes forces du film est de nous servir en parallèle le destin intime, doux-amer d’un enfant déraciné certes, et qui par la force des choses, s’y accomodera tristement.

Le récit même, de par son contexte historique, pourrait rester scolaire, programmatique, mais en réalité, il n’en est rien. Comme toujours chez Bellocchio, de subtiles et élégantes touches fantastiques, d’une inquiétante étrangeté, déjouent tout en permanence: animations discrètes, cauchemars, violons cinglants et rituels éprouvants tisseront ce fait divers d’une autre époque, d’un autre temps. Et s’il ne fallait ne retenir qu’un éclat de cette beauté, ce serait peut-être l’intensité obsédante de ce final troublant. On l’espère haut au palmarès!

Un détour maintenant par la Quinzaine. Après la petite déception Lucie perd son cheval, le discret Claude Schmitz (Braquer Poitiers, Les films de l’été – qui étaient en fait deux – enfantés avec Emmanuelle Marre) est déjà de retour avec L’autre Laurens, un nouveau film, fort ambitieux, qu’on pourrait qualifier de polar retors. À la demande de sa nièce (la révélation Louise Leroy), un détective plutôt habitué à traquer les adultères (Olivier Rabourdin) se retrouve à enquêter sur la mort trouble de son frère jumeau, avec qui il avait coupé les ponts. Depuis sa Belgique désargentée, il rallie la demeure bling-bling du flambeur défunt, non loin de la frontière franco-espagnole, autour de laquelle gravite une faune interlope : veuve américaine revenue de tout (la Kate Moran des films de Yannou Gonzalez), pilote d’hélicoptère ancien marine, vieux Hells Angels à l’accent méridional, flics crapoteux recherchant un gitan disparu… En toile de fond sont instillés en même temps un polar et une parodie de polar, d’où le côté retors dont nous vous parlions, pour un produit nourri à la fois nourri au lait du film noir et du road-movie américain. L’étrange enquête, démarrée sous l’auspice d’un Nicolas Winding Refn qui aurait gagné un voyage aller-retour au Mexique (cactus, néons, grand hôtel et gangsters à la petite semaine parlant sans bouger dans le cadre fixe) carbure à un rythme d’une étrange torpeur.

L’autre Laurens a d’abord quelque chose du film d’installation, que l’attention cannoise tolère mal à ce moment critique du festival où les paupières sont aussi lourdes que le Ken Loach qui arrive en fin de semaine. Le Rabourdin propose vraiment quelque chose de particulier, balançant ses répliques après 5 ou 6 secondes de silence, dans ce rôle du frère à la lose toute coennienne contraint de revenir sur les traces de son double défunt excentrique, fortuné et vulgos (le mood anti-bourges est à peu près le même que dans le Amat Escalante). De là, le film suit une double trajectoire: d’un côté l’acheminement vers la résolution de l’enquête, de l’autre, une succession de saynètes cousues dans la doublure du manteau, visant justement à neutraliser le récit pour mieux s’intéresser aux étranges oiseaux qui composent le casting, un peu comme si Bruno Dumont avait récupéré le bébé (le duo de flics y fait immédiatement songer). C’est probablement là que le film se montre le plus séduisant, quand son illisibilité devient elle-même un programme, le film semblant jouer avec des silhouettes archétypes d’un temps révolu, comme si Schmitz filmait un monde qui se sait condamné à disparaître, mais qui s’accroche tant bien que mal… T.A., G.R. & M.S.

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