« Promised Spaces » de Ivan Markovic à l’ACID : de l’influence de Apichatpong Weerasethakul sur ce petit film qui provoque une fascination durable

Sans sommeil, Sokun quitte son dortoir de chantier bondé et rejoint un groupe d’ouvriers qui vit dans un gratte-ciel inachevé, parmi tant d’autres. L’une de ces tours offre la résidence de luxe dont rêvait Seda, sa première occupante, qui se sent bientôt piégée dans ce vaste complexe sécurisé. Promised Spaces résume son intrigue à son seul décor : une campagne cambodgienne changée en ville fantôme, où s’érigent gratte-ciel inachevés et résidences de luxe. En suivant d’abord l’errance d’un ouvrier, le film ouvre sur une exploration doucement envoûtante de cet entre-monde, littérale jungle de métal, entre luxuriance humide et amoncellement d’échafaudages infinis. Sous le clair-obscur d’une splendide photographie qui ne révélera ses plus beaux atours qu’une fois le jour venu, chaque cadre ouvre sur des perspectives sans fin de bâtiments devenus ruines avant même d’avoir existé, à mi-chemin entre des backrooms bétonnées et des dédales façon M. C. Escher.

Dans l’obscurité de la nuit diluvienne, nature et industrie se confondent, s’épanchent, révélant le trouble qui se joue derrière la beauté sidérante des images : le divin et l’humain entrent en collision dans le non-sens. Les bâtiments masquent le ciel, signe d’une volonté de contrôler la nature et d’en refaçonner les règles. Pourtant, l’humain reste minuscule, perdu dans une errance aux lisières du fantomatique, qui éprouve les corps et les pousse au sommeil, mais ouvre au rêve dans le même élan ambigu. L’ombre d’un certain Apichatpong Weerasethakul plane sur Promised Spaces tant la lenteur que ce petit film impose porte vers une contemplation teintée de mélancolie comme de violence. La fascination pointe alors, et persiste au fil d’1h16 intelligemment resserrées.

En basculant son récit vers une seconde protagoniste, Seda, première locataire d’un appartement dans cette tour de luxe, Ivan Marković fait de ses personnages les vaisseaux et les symboles, attachants comme haïssables, du non-sens qui hante ces lieux. À jouer aux dieux bâtisseurs, les capitalistes en oublient la pièce maîtresse : insuffler la vie, absente de cette oasis artificielle, pour ne retrouver que les bas-fonds d’une ville en ruine, isolée. L’Éden rêvé est là, mais ne laisse voir que son contrechamp, intelligemment approché dans un récit qui en épie successivement les facettes avec attention.

L’imperfection demeure, même pour des consommateurs qui n’ont pas l’air heureux, en déconnexion forcée face au non-sens que constituent ces lieux. En un geste toujours enlevé, discret, Ivan Marković observe le pourrissement prématuré, voire prémédité, de sociétés qui cherchent, à l’inverse, le toujours-plus. N’en résultent que des existences fantômes, et un retour nécessaire à la nature, vers des vies plus simples, plus modestes, en miroir de ces oasis immenses.

1h16min | Drame
De Ivan Markovic | Par Ivan Markovic
Avec Vollak Kong, Chea Loch, Vita Vong

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