Cinéaste prolifique, abonné à l’Étrange Festival où il présente chaque année au moins un film (trois rien que l’année dernière), le Kazakh Adilkhan Yerzhanov proposait dans la section Mondovision le long métrage Turgaud, un étonnant hybride de néo-western mafieux sur fond d’élections. Il semble que le titre fasse référence à une tradition de gardes du corps réputés pour leur loyauté sans faille, mais sa consonance fait aussi penser à « target », qui prend tout son sens lorsqu’on réalise que la plupart des personnages sont des cibles potentielles. Dans l’habituelle ville fictive de Karatas débarque un géant chevelu, Bek, spécialiste de la protection rapprochée, de retour après des années d’activité à l’étranger. Il a été engagé pour assurer la sécurité de Baylat, un mafieux local monstrueux et cabossé qui se présente aux élections. Malgré son apparence de vagabond et son alcoolisme assumé, Bek fait la preuve de sa compétence en déjouant un attentat, mais il sait que Baylat est dans le collimateur d’un tueur à gages furtif et réputé infaillible.
L’intrigue, quasiment sans importance, avance à un rythme « délibéré », ponctué de quelques séquences de grande brutalité. Il est clair que Yerzhanov est davantage intéressé par l’atmosphère et les thèmes qu’il évoque sans en avoir l’air, comme la loyauté, la fidélité envers soi-même, mais aussi la famille, la perte et le remords. Le genre a beau changer, le décor reste le même avec ses friches enneigées ou ses immeubles décrépits, remplis de corridors lugubres et de bureaux déprimants. Certains acteurs sont aussi familiers, y compris les figurants. Cette fois, le personnage principal est une variation de Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest. Bek n’a pas d’harmonica, mais une balalaïka qu’il promène partout. Il en joue peu, l’accompagnement musical étant assuré par un vrai chanteur local qui apporte un contrepoint poétique et folk à l’action en cours. Lorsqu’il n’utilise pas son fusil à canon scié, Bek se pose pour énoncer des sentences cryptiques et teintées d’humour noir, réminiscentes de Sergio Leone.
Une autre influence manifeste est celle de Kitano, à l’occasion de digressions absurdes et burlesques. Le vrai problème de Bek est qu’il est rattrapé par ses propres contradictions, acceptant par devoir de travailler pour des gens au comportement inacceptable. C’est dans ces moments de prise de conscience qu’affleure un soupçon de sensibilité derrière l’épaisse couche de cynisme qui caractérise cet univers inimitable et familier, perdu au milieu d’un désert glacial.
| Avec : Berik Aytzhanov, Anna Starchenko, Daniyar Alshinov, Oleg Yulin… Scénario : Adilkhan Yerzhanov Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev Montage : Alisher Kagarmanov Musique : Abai Akbayev Production : Temirlan Ataulla, Beksultan Kazybek, Olga Khlasheva, Vasilyi Kutsenko, Irina Sosnovaya, Anara Zhunussova |


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