[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Under The Skin » de Jonathan Glazer, Scarlett Johansson dans la peau de l’autre

Primé un peu partout depuis et même oscarisé pour sa Zone d’intérêt, Jonathan Glazer signait il y a maintenant 13 ans avec Under The Skin sans doute l’un des grands chefs-d’œuvre de la décennie passée, sinon du siècle en cours. En adaptant le roman éponyme de Michel Faber, le cinéaste accouche là d’un objet à part, aussi référencé qu’unique en son genre, qui n’est peut-être pas tout à fait humain. C’est là tout l’objet du récit, qui suit très silencieusement une extraterrestre ayant pris l’apparence d’une femme pour parcourir les rues de Glasgow et séduire, puis « dévitaliser » des hommes au fil de rituels étranges.

C’est de l’exacte même manière que dans son film suivant, La Zone d’intérêt, que Jonathan Glazer ouvre ici le récit : un écran noir, percé de violons stridents et de sons dissonants. L’intention derrière ce sas filmique est alors similaire : mettre les sens en exergue tout en les détachant du réel, pour signifier l’inhumanité qui sera bientôt à l’écran. Une naissance aux images incompréhensibles, presque conceptuelles, puis une lumière blanche éblouissante à la façon d’un projecteur, des syllabes répétées mécaniquement, et enfin un œil. En une séquence, Glazer signifie la naissance même du cinéma, et avec elle d’une humanité qui n’est que de surface, une représentation.

C’est précisément dans cette illusion d’humanité que se construisent les fascinantes images du long-métrage, noyé dans une obscurité permanente qui ne laisse au départ déceler les formes que par quelques reflets et traits de lumière. Jamais loin du noir et blanc, tout a ici une nature profondément inhumaine, presque monstrueuse dans son incompréhension de la vie filmée, trouvant dans le caractère expérimental des formes et techniques des visions sans pareil, malaisantes tant la proposition saisit que convoquer le bizarre, l’uncanny, ne peut se faire qu’à partir du réel le plus commun. Les fameux extraterrestres n’ont rien de visiblement autre, ni tentacules ni peau verdâtre. C’est en tentant par tous les moyens de nous imiter que le malaise apparaît, comme dans cette séquence de plage où la plus grande des tragédies se retrouve regardée sans empathie, au loin. Un meurtre froid puis l’abandon d’un bébé comme derniers ajouts à une horreur dans le banal, qui prend racine par sa capacité à dépecer les attendus et logiques humaines.

Comment convoquer plus directement notre monde qu’au renfort de techniques propres au cinéma du réel. Au sein des rues de Glasgow et des paysages forestiers brumeux, tout est grisâtre et granuleux, mais surtout observé par une caméra qui ne voile jamais son ancrage documentaire. Impossible de savoir si ces personnes vues au supermarché ont été prévenues du tournage. À nouveau impossible donc de savoir où s’arrête l’humanité organique et celle fabriquée de toute pièce, jouée. Par la durée des plans autant que l’austérité du dispositif, ne faisant qu’épouser le calme comme le stress des situations plutôt que de les créer, Under The Skin réintroduit une ambiguïté vertigineuse dans le réel, jusqu’à ne plus vraiment savoir pourquoi on regarde ces passants marcher, ou tout simplement ce que veut dire marcher.

Rustique, l’intérieur de la camionnette du personnage agit pourtant comme un vaisseau, carapace métallique coupée du monde où tout est froid et mécanique, à commencer par les cadres. À la façon de la silhouette sombre de Scarlett Johansson, figure glaciale qui effrite l’image de la star pour y trouver une quasi-poupée, cet appareil mécanique déambule dans les rues sans paraître en faire partie. La sublime bande musicale, toute en respirations de cordes lancinantes, semble alors signifier un système organique, et donc bien intérieur, plutôt qu’une appartenance à l’extérieur, à la vie. Car la vie, elle, est à l’extérieur du véhicule, à la fois organe vivace et système organisé, à la façon d’une colonie de fourmis. Vue par le biais de caméras dont on ne sait toujours si elles sont cachées ou non, c’est cette vie qui perce lorsqu’un homme ou un autre vient à la vitre, ou même monte sur le siège passager, au fil de dialogues triviaux, voire balourds.

Ces travailleurs pris en auto-stop feront l’affaire de notre extraterrestre, prête à les plonger dans l’eau d’un espace entièrement noir. Elle nourrit une machine invisible plus grande qu’elle, mécaniquement, toujours en prenant soin de n’avoir aucun affect pour gêner sa tâche : image à peine dissimulée de nos quotidiens humains productivistes. Mais justement, qu’y a-t-il d’humain là-dedans ? Pas grand-chose, et encore moins par la véritable étude de la perception qu’entreprend Glazer, lancé à souligner l’inquiétante étrangeté de notre humanité. Dans ce void meurtrier, il y a alors tout un geste de régression, sorte d’accélération de notre système destructeur. On y marche en ligne droite, parallèle à un fond noir qui découpe les silhouettes et les schématise en une désévolution darwinienne. Enfin, engloutis dans un néant pire que la mort, un cosmos vide sans contours, les corps explosent comme des ballons de baudruche, signe de la fragilité des règles qui régissent notre nature. Notre chair, et donc notre existence, puisque nous ne sommes au final que ça dans ce système mécanique dévoreur, n’a plus de sens. « Si je suis, j’existe » dirait une certaine Léa Seydoux, devant l’angoisse de cette réalité. Sauf qu’ici, le plus grand vertige est bien celui même d’être au monde, dans un corps humain. Cumulé à une protagoniste impeccable, difficile de ne pas voir la filiation dans L’Inconnue d’Harari, qui partage ce même sens de l’étrange quasi métaphysique que Under The Skin, et perturbe justement par son refus de l’expliquer, de le théoriser. Tout se ressent et s’apprend quand on est dans un corps, à l’image de cette séquence face au miroir où la faible lumière d’une lampe de chevet souligne chaque trait et chaque muscle. À la fois vaisseau quotidien et perfection de la nature, le corps retrouve là, dans sa trivialité, toute sa grandeur.

Scarlett Johansson, pourtant venue la détruire dans sa mission, se prend alors au jeu paradoxal et dangereux de l’humanité. Serait-ce de l’empathie, face à cet homme handicapé et esseulé ? Peut-être bien, mais tout s’apprend toujours, l’humanité n’est jamais qu’une construction que détricote le cinéaste jusqu’à fasciner. La protagoniste expérimente cette construction par les sens, d’un gâteau à une première expérience sexuelle, mettant là en abyme le geste. Jonathan Glazer, tout autant, n’émet jamais de thèse, mais triture l’humanité et ses codes comme s’il n’en connaissait rien, comme dans cette surimpression de plans fugaces sur des personnes qui marchent. Sans savoir ce qui les structure, on ne voit qu’une masse grouillante, quoique belle. Ce n’est pas là le travail d’un anthropologue, mais d’un humain qui, après un pas de recul, ne se sent peut-être plus comme tel, et il n’est sans doute pas le seul. Jouer le jeu, s’habiller comme un déguisement, se maquiller pour être belle, ou simplement apprendre à marcher : tout un tas d’étapes obligées pour être humain. Mais au final, pour cette extraterrestre, il s’agit surtout d’être une femme dans un monde dont les systèmes, sous couvert de besoins primitifs, permettent toutes les violences. Logique, il n’y a que ça pour se donner l’illusion qu’on sort de sa condition d’écrasé par la machine. D’un côté comme de l’autre de la barrière, on ne peut finalement que fuir l’humanité, incapables d’être.

Avec : Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Lynsey Taylor MacKay, Paul Brannigan, Adam Pearson…
Scénario : Walter Campbell, d’après le roman ‘Sous la peau’ de Michel Faber
Photographie : Daniel Landin
Montage : Paul Watts
Musique : Mica Levi
Production : Nick Wechsler, James Wilson

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