« Eight Eyes » de Austin Jennings : premier long métrage englué dans le malaise venu de Serbie

Eight Eyes débarque comme une vieille bobine rescapée d’un autodafé, puant la poussière, la sueur et les mauvaises intentions. Un couple d’Américains en vacances, créatures toujours surprises que le monde ne ressemble pas à une brochure, croise la route de « Saint » Peter, demi-aveugle, un tantinet envahissant, figure locale aussi rassurante qu’un sourire édenté à Gare de l’Est. Lui s’incruste, eux hésitent, le malaise s’installe. Le film, lui, jubile.

On pense forcément à Hostel, mais ce serait faire injure à Eight Eyes, qui préfère le poison lent au gros marteau. Austin Jennings regarde plutôt du côté de Massacre à la tronçonneuse, période moiteur morale et paysages qui suintent le traumatisme collectif. Ici, la Yougoslavie n’est pas un décor exotique mais une plaie ouverte : bâtiments éventrés, intérieurs morts, mémoire absente. Le folk horror n’est pas plaqué, il remonte du sol, avec les racines et les os.

Le film se nourrit de textures avant de se nourrir de chair. Super 8, 16 mm, brûlures de pellicule, rayures comme les griffes du diable : Eight Eyes a l’air vieux et malade. Jennings ne filme pas la dégradation, il la pratique. Chaque défaut devient un signe, chaque imperfection un murmure rituel. Quand la violence arrive, et elle arrive, elle n’a rien de spectaculaire. Elle est intime, presque gênée d’exister, comme si le film lui-même hésitait à regarder ce qu’il invoque.

Saint Peter est le cœur pourri de la chose. Pas un monstre mais une incarnation de l’ignorance occidentale retournée contre elle-même. Il observe, manipule, rit de travers. Il sait que ces touristes ne comprennent rien, et surtout qu’ils ne veulent rien comprendre. Eight Eyes n’appuie jamais son discours, mais le laisse infuser comme une mauvaise fièvre. L’exploitation devient allégorie, et l’allégorie reste suffisamment trouble pour continuer à gratter après le générique.

Jennings ne cherche pas à être moderne, et c’est tant mieux. Il filme comme on exhume : lentement, avec respect et perversité mêlés. Le récit progresse à l’ancienne, par accumulation de signes, jusqu’à un final rituel où les défauts de la pellicule, enfin, prennent tout leur sens. Ce n’est pas un film aimable, ni même toujours plaisant. C’est un objet mélancolique, amer, parfois rugueux, qui semble regretter un monde tout en montrant pourquoi il mérite de brûler.

Eight Eyes n’est pas là pour réinventer l’horreur contemporaine, mais pour rappeler ce qu’elle a perdu en chemin : la sensation du danger, le poids du territoire, la crasse morale. Un film qui regarde en arrière non par nostalgie, mais parce que les ruines parlent encore.

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